mercredi 10 juin 2009

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Vu Antichrist de von Trier. Bon, je ne vais pas disserter sur le film, je n’en ai pas envie. Dire juste l’impression étrange, malsaine, troublante, que j’ai ressentie. Et d’abord trois questions: 1) Pourquoi suis-je allé voir le film alors que c’est le genre de film que je ne vais jamais voir? 2) Pourquoi suis-je resté jusqu’à la fin alors qu’il m’a exaspéré pratiquement tout du long? 3) Pourquoi me suis-je opposé à ceux qui le soir le démolissaient consciencieusement alors que j'avais éprouvé à peu près la même chose? A ces trois questions, une seule réponse: Lars von Trier. Le personnage me fascine. Odieux, prétentieux, inconséquent, mais aussi, peut-être, assez fou pour que ses films ne soient pas vus seulement comme de la pure provocation. Quand von Trier affirme qu’il est le plus grand réalisateur du monde, il y a disons 80 % de provocation et 20% de conviction, eh bien ce sont ces 20% qui m’intéressent. Pour ses films, c’est pareil: dans chacun il y a des éléments qui ne relèvent pas de la provocation, de l’épate-bourgeois, toujours puéril, mais de ce qu’on peut considérer chez lui comme une vraie folie, celle qui pousse un artiste (c’en est un, indéniablement) à aller jusqu’au bout de sa démarche, le plus loin possible, avec à la clé, parfois, de vraies réussites. Ainsi Breaking the waves, les Idiots, le Direktør, à un degré moindre Dogville (et sa casuistique fumeuse) ou certains épisodes de l’Hôpital et ses fantômes... Ce n’est pas vraiment le cas pour Antichrist bien que le film soit moins détestable que par exemple Dancer in the dark.
Je précise que les films de von Trier je les vois toujours qu’une seule fois, même ceux que j’ai bien aimés, comme s’ils relevaient de l’expérience unique, trop éprouvante (en ce qui me concerne) pour être tentée une seconde fois... Donc là, une nouvelle expérience, plutôt décevante dans la mesure où la sensation ressentie est longtemps restée au stade de l’exaspération. Je ne m’attarde pas sur le prologue (l'amour/la mort), son esthétisme noir et blanc, hyperstylisé et parfaitement toc, ainsi que le premier chapitre (le deuil), bergmanien, pour aller à l’essentiel, c’est-à-dire tout ce qui se passe dans la forêt. Bon, le deuxième chapitre (la douleur), plutôt zulawskien lui, n'est pas très intéressant non plus (on a l’impression d’assister à un reportage sur une junkie en cure - sauvage - de désintoxication), ça coince encore un peu dans le troisième (le désespoir), tarkowskien celui-là?, mais à partir du quatrième (les trois mendiants) - du Dreyer caricaturé, autant dire du Benjamin Christensen - le grotesque culmine, on nage en plein gore autant qu’en plein délire, "le chaos règne", et la puissance visionnaire du cinéaste, avec son bestiaire de fable (la biche, le renard et le corbeau), s'exprime en toute liberté. L’aversion envers le film disparaît (en partie), la colère tombe (un peu), quelque chose advient. Exit la psychothérapie, la morale à deux balles, c’est du grand n’importe quoi, on est dans l’horreur pure, le fantastique médiéval, ou plutôt moyenâgeux, ça passe ou ça casse, et bizarrement ça passe... C'est le mérite (le seul) du film: partir de rien (l'imagerie clip) et descendre, descendre, de plus en plus bas, pour atteindre à quelque chose de complètement amoral, bestial, primitif. La question de la femme, son image "diabolique", pff..., tout ça c'est bidon. Si le film est né d'une phase dépressive, comme le prétend von Trier (aucune raison de ne pas le croire), la femme ici est moins ce fameux "continent noir" (qui de tout temps fut assimilé au Mal par l'Eglise et dont aujourd'hui raffolent les psy) que la matérialisation des pensées les plus sombres, les plus terrifiantes, celles dans lesquelles vous enferment, vous "crucifient" de l'intérieur (telle une pierre de meule fixée à la jambe), les dépressions les plus massives. Pas une énigme, mais un abîme.

PS. Plus que l'image convenue du luthérien qui s'ignore, avec sa peur du sexe et de la femme, ne faut-il pas voir en LVT une sorte de Loki moderne, vous savez cette divinité nordique, décrite par Dumézil comme un être inventif mais totalement irréfléchi, doué pour les métamorphoses (en femme autant qu'animales), mais vantard et incroyablement pervers?

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