vendredi 15 mai 2009

Vaudou

I walked with Jacques Tourneur.

Qu'est-ce qu'on fait quand on a perdu ses repères cinéphiles, je veux dire quand on n'arrête pas de voir des films intelligents, drôles, émouvants, mais auxquels pourtant manque l'essentiel, cette petite flamme qui permettrait de les aimer vraiment, sans qu'on soit capable de dire précisément pourquoi, au point qu'on finit parfois par douter de ses propres goûts, de ses propres jugements, pris dans une espèce de brouillard critique, confondant l'élégance et le maniérisme, le lyrisme et l'emphase, la légèreté et la vacuité...? Oui donc, qu'est-ce qu'on fait? Eh bien, on revoit Vaudou de Tourneur. Et tout se remet en place.

Vaudou est un film essentiellement nocturne. Les scènes de jour y sont rares et sont comme des temps de repos dans le récit. Pour autant la nuit ne s’oppose pas au jour, elle paraît davantage le prolonger dans la douceur d’un crépuscule. Ombre et lumière dialoguent, loin de tout conflit, et c’est de ce dialogue pacifié que naît l’atmosphère si envoûtante du film...
Tourneur, à la manière des grands luministes, a toujours privilégié le rôle de la lumière dans l’organisation spatiale de ses films. C'est que l’espace chez lui n’est pas qu’un simple champ d’action, c’est aussi le lieu psychologique où se matérialise l’affect qui mobilise le héros. L’espace tourneurien est espace de motivation plus que d’action. Les temps forts restent constamment à l’état d’ébauche comme si une puissance inconnue s’opposait à leur développement. Cette absence de paroxysme renvoie bien sûr à la prégnance d’une réalité invisible, mais surtout témoigne de cette intériorisation affective qui caractérise le cinéma de Tourneur. Dans Vaudou la dramatisation de la lumière - et de l’espace qu’elle décrit - vient refléter le sentiment d’angoisse qui anime l’infirmière. Ici le jeu des ombres avec la lumière ne crée pas l’angoisse, il la souligne, il concilie les contraires dans une sorte de no man’s land esthétique où tout semble se neutraliser.
Ainsi la nuit n’est-elle jamais noire. Elle apparaît même, par moments, presque blanche tant elle irradie et devient alors peu propice au sommeil. La nuit tourneurienne est sans épaisseur, elle est comme une surface sur laquelle viendraient glisser les ombres. Mais de même que le noir tend à s’éclaircir, le blanc, lui, tend à s’obscurcir. Cette inversion du noir et du blanc trouve sa meilleure expression dans l’image du mouchoir blanc perdu dans la nuit. Petr Kràl a parfaitement saisi les enjeux d’une telle image. Comme lui, nous voulons croire qu’un mouchoir ainsi égaré "peut bien contenir dans ses plis [et dans sa blancheur, c’est nous qui ajoutons] toute l’épaisseur de la nuit à laquelle il se trouve livré". Le blanc chez Tourneur n’est donc pas toujours aussi pur et opaque. Parfois il se laisse traversé par un rayon de lumière, à l’image des voiles diaphanes de Jessica, la femme zombie; souvent il se laisse contaminer par les ombres environnantes - des arabesques aux striures, les figures qu'elles dessinent ressemblent à des calligraphies -, que ce soit l’ombre d’un feuillage, venant caresser un visage, ou encore celles projetées par des persiennes à demi closes sur les murs d’une chambre.
Si l'ombre est bien le moyen terme entre la lumière et l'obscurité, elle l'est également entre le dehors et le dedans. L'ombre fait l'épreuve de l'intimité et c'est dans la maison du planteur que l'on trouvera la plus belle représentation de cette dialectique du dehors et du dedans. Dans la nuit tropicale, la maison est comme une prison blanche où serait retenue la lumière. En suggérant ainsi l'enfermement (figure qui parcourt tout le film à travers les thèmes de l'esclavage, de la folie et du secret), elle définit un espace aussi inquiétant que la nuit qui l'entoure...
Le rôle du son est tout aussi fondamental chez Tourneur. On a souligné le contraste qui existe dans ses films entre les voix, souvent étouffées, et les bruits environnants ainsi mis en relief. Mais ici le contraste n'est pas aussi marqué. Les bruits apparaissent plutôt comme un contrepoint aux paroles murmurées par les personnages. Ils se prolongent dans la nuit telle une longue plainte (pleurs accompagnant une naissance, chanson rappelant la malédiction familiale, tambours célébrant le rite vaudou...) que rien ne peut consoler. La musique est bien le "cœur révélateur" du film. Pensons simplement au générique (un des plus beaux de l'histoire du cinéma, si souvent commenté que je n'y reviens pas, sinon pour dire que le thème musical, signé Roy Webb, évoque irrésistiblement La Mer de Debussy). Pensons aussi à la belle scène dans laquelle le maître des lieux interprète au piano un air de Chopin - il s'agit de la célèbre Etude n°3 en mi majeur de l'opus 10, celle dont Liszt, à qui l'œuvre était dédiée, disait qu'il donnerait quatre années de sa vie pour en être l'auteur -, scène où l'on perçoit à la fois l'ivresse de l'amour naissant et la douleur d'un bonheur impossible, scène incroyablement banale (la convention) et pourtant magnifique (la délicatesse) qui nous conforte dans l'idée que pour Tourneur les notes en disent plus que les mots. D'une manière générale, c'est tout le film qui est parcouru par ce frémissement mélancolique, à l'instar des déplacements de Jessica...
Rythmé par la voix off de l'héroïne, Vaudou préfigure, par instants, l'univers des films de Duras (il faut noter dans ce film l'extraordinaire travail sur les voix - on sait que Tourneur obligeait ses acteurs à confesser leur texte plus qu'à le déclamer, mais ici il joue aussi sur les différences d'accent, notamment entre les deux demi frères, Paul, l'aîné, qui a vécu en Angleterre et a conservé l'élocution raffinée des universités anglaises - l'acteur Tom Conway a la même diction que George Sanders - et Wesley, personnage moins racé, proche de l'Américain type, mais pour qui la sympathie de Tourneur ne fait aucun doute)... C'est Biette qui évoquait Duras à propos de Vaudou, sans d'ailleurs expliquer pourquoi. Je crois que cela tient à la mélancolie, plus précisément à la mélancolie féminine, représentée ici par le personnage de Jessica, entendu que la femme durassienne est l'incarnation même de la mélancolie. Pour Julia Kristeva, la mélancolie chez les femmes de Duras est "une tristesse non dramatique, fanée, innommable. Un rien qui donne des larmes discrètes et des mots elliptiques. Douleur et ravissement s'y confondent dans quelque discrétion." On ne saurait mieux définir Vaudou...

NB: ce texte, que j'ai retrouvé dans un vieux cahier à spirale et dont je livre ici un extrait (le reste semble perdu) est un de mes plus anciens, il accompagnait un ensemble consacré à Nosferatu de Murnau, Vampyr de Dreyer et donc Vaudou de Tourneur. Ça s'appelait "L'horreur et le sublime"...

Sinon le bon mot du jour, c'est celui que m'a envoyé R. (la reine des SMS, tous plus tordants les uns que les autres) lors de son passage à Paris: "T'as vu Miss Dominique? Elle fait la pub pour la pilule Alli."

4 commentaires:

M a dit…

Beau texte, qui rejoint et complète ce qu'écrit Marco Uzals dans son (beau) petit livre publié chez Yellow Now. Par contre, je ne comprends pas bien pour le mouchoir...

Buster a dit…

Ah le mouchoir... ce que je veux dire, enfin ce que je voulais dire, parce que le texte n'est plus tout jeune, c’est que dans la fulgurance de son apparition, il condense en les multipliant les effets traditionnellement rattachés à la peur du noir. Subitement l’immensité de la nuit (avec tout ce que cela véhicule sur le plan imaginaire) est comme absorbée par la blancheur d’une petite tache.
Sinon le livre de Marcos Uzal est effectivement très beau. C’est d’ailleurs à cause de lui que mon texte sur "Vaudou" est resté inachevé. Ce texte j’avais commencé à l’écrire il y a une dizaine d’années puis abandonné puis repris quand le film est sorti en DVD. Evidemment quand le livre de Marcos Uzal est paru je l’ai lu, et comme j’y ai retrouvé de façon plus développée et mieux formulée ce que j’avais laborieusement écrit au fil des ans, j’ai laissé tomber...

M a dit…

Très honnêtement, et je ne dis pas ça pour vous flatter bassement, vous n'avez pas à rougir de la comparaison avec le livre de Marcos Uzal. Même finesse d'analyse, même style simple et élégant.

PS: dit comme ça, je comprends mieux pour le mouchoir...

Buster a dit…

Merci, c'est gentil.