samedi 2 mai 2009

Kinksien

Si 1968 marque à la fois une pause et un tournant dans l'histoire du rock, après les prodigieuses années 1966-67, où l’on sent pointer les futures dérives du rock progressif (à l’image de l'album A saucerful of secrets de Pink Floyd, album encore barrettien - Barrett y est présent - mais en creux - c’est une présence off), la sophistication des plages sonores et la lourdeur narrative des concept albums (à laquelle échappe le féerique S.F. Sorrow des Pretty Things), l’année n’en demeure pas moins d’une extrême richesse. Citons, par exemple, l’incontournable "white album" des Beatles, génial fourre-tout où se trouvent convoqués, découpés et confrontés les genres musicaux les plus divers (surtout dans le disque 2); son concurrent direct, le démoniaque Beggars banquet des Rolling Stones, plus en prise avec les bouleversements politiques du moment, qui voit le groupe renouer avec un blues dépouillé; le fabuleux Electric ladyland de Jimi Hendrix, l’album le plus "godardien" de toute l’histoire du rock ("Crosstown Traffic" égale en modernité les plus beaux Godard); le bouleversant Astral weeks de Van Morrisson, un sommet de poésie introspective (en ce sens, le contraire parfait du double album d’Hendrix), que je réécoute systématiquement tous les deux ou trois mois; l’élégant Initials B.B. de Serge Gainsbourg, son meilleur album avec lHistoire de Melody Nelson; et puis, ce qui est à considérer comme l’album-phare de 1968, un monument de la pop anglaise, le sublime Odessey and Oracle des Zombies, douze petits joyaux à la fois simples et raffinés - si le groupe se sert du Mellotron, on est loin de la pompe moodybluesienne - sur lesquels le temps semble n’avoir aucune prise. Il est pourtant un album que je mets à part: The Village green preservation society des Kinks, mon album de chevet, même si on peut le trouver moins inventif que celui des Beatles, moins impérieux que celui des Stones, moins novateur que celui d’Hendrix, moins émouvant que celui de Morrisson, moins ironique que celui de Gainsbourg, moins épuré que celui des Zombies. Seulement voilà, il y a dans The Village green... une douce mélancolie qui me trouble à chaque fois que je l’écoute, un "je-ne-sais-quoi" sensible et fragile qui résonne en moi, qui n’a rien à voir avec la nature dépressive de Ray Davies (encore que...), faisant plutôt écho à des petites choses secrètes de mon existence, jamais vraiment dites, ce qui fait qu’à chaque audition se mêle au ravissement un léger pincement au cœur...

Aucun rapport: cette devinette que B. m'a posée: "Je suis à la tête d'une armée, et sans moi Paris serait pris. Qui suis-je?"

9 commentaires:

Joachim a dit…

A évidemment (la réponse à la devinette).

Anonyme a dit…

Fastoche la devinette, tu passes par google et tu as la solution: la lettre A.

Buster a dit…

Bravo Joachim.
Bon effectivement la devinette était facile, mais il faut dire que lorsqu'on me l'a posée hier soir je n'étais pas vraiment connecté, dans tous les sens du terme...

Joachim a dit…

Je n'ai pas dû le réécouter depuis plus de dix ans. Ca me plairait donc de savoir en quoi "Electric Ladyland" est l'album le plus godardien de l'histoire du rock. Indépendamment de "One + one" (que je n'ai pas vu), il me semblait que "Beggars Banquet" était de fait assez proche de JLG par son dépouillement resserré et cinglant, ses hymnes rageurs où ne cesse, malgré tout, de planer, tel un ange libertaire, l'omniprésence du désir.

Buster a dit…

Le rapprochement entre Godard et Beggars banquet est plutôt factuel et tient en effet au film One + one. Disons que le Godard de l’époque, le Godard politique, s’accorde parfaitement avec les chansons tracts des Stones, mais musicalement parlant le travail d’Hendrix sur Electric ladyland, malaxant les bandes, les recoupant à l’infini dans son studio, s’apparente davantage au Godard cinéaste et à son génie du montage. Ce qui est marrant c’est que Crosstown trafic qui préfigure donc au niveau des recherches sonores les grandes manipulations images/sons de Godard dans les années 80/90 évoque par moments, au niveau de la rythmique, certains morceaux des Stones. En fait Electric Ladyland est un précipité de rock qui convoque tous les genres qui lui sont associés pour créer de nouveaux sons (alors que l’Album blanc des Beatles, par exemple, puise ses sources dans des genres très variés et extérieurs au rock, ce qui lui donne un petit côté postmoderne), du coup l'album d'Hendrix c'est un peu comme Histoire(s) du cinéma. Voilà c’est ça, Electric ladyland c’est Histoire(s) du rock.

'33 a dit…

(je profite de mon premier vrai samedi depuis longtemps pour rattraper de vieux messages non lus)
je me posais la meme question pour electric layland, et j'ai ma réponse. Ce que vous en dites me donne furieusement envie de faire une pause mon écoute de t-pain et son pote l'auto-thune.

Sinon, je trouve L'homme à tete de chou bien supérieur à Initials BB (qui demeure un grand album), voire à Melody Nelson. Non ?

Buster a dit…

Je n’ai pas bien compris le rapport avec le rap auto-tuné, mais je connais mal ce type de musique (T-pain c'est un rappeur ou une marque de grille-pain?).
Voulez-vous dire que l’auto-tune est comparable au travail d’Hendrix sur Electric ladyland, qui lui a permis de trouver de nouvelles sonorités (auquel cas je ne suis pas d’accord, l’auto-tune crée un nouveau son mais standardisé, totalement impersonnel) ou au contraire qu’écouter Electric Ladyland, et la complexité qu’il y a derrière chaque morceau, ça change des facilités vocales apportées par l’auto-tune?

Sinon je suis d’accord pour L’Homme à la tête de chou, c’est l’un des plus beaux Gainsbourg, un des plus beaux concept albums qui existent (parce que chez Gainsbourg il y a aussi une qualité littéraire, ces variations lolitesques dépassent de loin son modèle nabokovien), tiens pour la peine je vais le réécouter...

'33 a dit…

Il n'y aucun rapport direct entre Hendrix et l'auto-tune ; c'est juste qu'en ce moment, j'en écoute beaucoup (c'est parce qu'il est impersonnel que le rap auto-tuné est intéressant). Donc je me proposais de faire une pause.

Buster a dit…

Ah ok, très bien...

(à part ça j'ai réécouté L'Homme à la tête de chou, c'est en effet très beau, mais quitte à choisir je préfère Melody Nelson, plus riche musicalement, qui atteint même une forme de perfection par son aspect très ciselé, peut-être aussi parce qu'il est relativement court et du coup plus homogène)