dimanche 3 mai 2009

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Faute de temps, voici en vrac quelques notes inachevées:

Vu 24 city de Jia Zhang-ke. Impression mitigée. Où se confirme la pente descendante entamée par le cinéaste depuis The world. En fait je n’aime pas ces mariages forcés du documentaire et de la fiction, surtout si la fiction vise, comme ici, uniquement à "singer" le documentaire... Jia Zhang-ke est un vrai picturaliste (ce qui ne me gène pas, même si on peut trouver excessif son goût pour les immeubles délabrés et les machines abandonnées, toute cette "esthétique de la ruine" qui le rapproche d’un Sokourov sauf que chez Jia elle ne s’inscrit pas dans la quête mélancolique, donc impossible, d’un monde qui n’existe plus, mais dans le plaisir mortifère à voir ainsi dépérir les choses du passé), et à ce titre il est plus à l’aise pour nous faire saisir plastiquement la complexité de la Chine d’aujourd’hui que pour nous l'évoquer à travers les méandres d’un récit. Pour aller vite, on dira que Jia, comme tout peintre chinois, sait manier le pinceau, mais qu’en matière de récit il est plutôt du genre à s’emmêler les pinceaux (bon d'accord, c'est facile). Quelle drôle d'idée d’introduire des acteurs professionnels au moment même où le film gagnait en puissance, par la grâce d’une vraie parole, celle de vrais ouvriers nous racontant leur vraie vie avec une émotion d'autant plus vraie qu'on imagine cette parole longtemps étouffée...

24 city (suite). Si encore les deux types de récit étaient confondus, mais non, Jia marque bien le passage du "documentaire" à la "fiction" en groupant les quatre faux récits dans la deuxième partie de son film. Le spectateur n’est pas dupe... Commencer la deuxième partie par le récit de Joan Chen, jouant le rôle de "Petite Fleur" que les ouvriers de l’usine avait ainsi surnommée parce qu’elle ressemblait à l’héroïne du film éponyme, en fait interprétée par... Joan Chen, témoigne bien de la volonté de l'auteur de marquer une coupure entre "vrai documentaire" et "faux documentaire". Et c’est là où ça ne va pas. Quel poids peuvent avoir les "larmes" de Joan Chen et de Zhao Tao, si brillantes soient les deux actrices, à côté de celles que retient pudiquement le premier personnage (le récit de l’homme au racloir, dont l’outil devait "à la longue" être remplacé parce qu’il rétrécissait comme une peau de chagrin, est le plus beau du film, et sa rencontre pleine de tendresse avec son vieux maître, la plus bouleversante) ou de celles que ne peut retenir la femme dont l’enfant avait disparu juste avant qu'elle embarque pour Chengdu et qu'elle ne revit jamais?... Quant au choix de remplacer le témoignage de ceux qui ont décidé de ne pas suivre la trace de leurs parents (soit en poursuivant leurs études soit en se lançant dans l’économie de marché) par le propre commentaire de l’auteur puisqu’il a écrit lui-même le texte et qu’il le fait réciter par des acteurs, c’est encore plus problématique. Car de deux choses l'une: ou bien la jeunesse chinoise a son mot à dire et c’est une erreur que de la faire parler ainsi, indirectement, par l'artifice d'une fiction; ou bien elle n’a rien à dire, à l’image des personnages de Plaisirs inconnus (ce qui semble être la position de Jia), et il aurait mieux valu alors filmer ses silences (qui certainement auraient été plus parlants que n’importe quel discours de substitution)...

Vu Dans la brume électrique de Tavernier, d'après le roman de James Lee Burke. Des regrets. Le titre d’abord. Quel dommage de n’avoir pas conservé celui du livre dans sa totalité (Dans la brume électrique avec les morts confédérés), ça donne d’emblée un côté amputé au film, comme s’il lui manquait quelque chose, sa moitié, son ombre, je ne sais pas... Même les plans semblent manquer d’une certaine durée, de ce qui normalement prolonge un plan, au-delà de sa propre vie, technique, matérielle... C’est d’autant plus étrange que, nous dit-on, c’est la bonne version, le bon montage, tel que l’a voulu Tavernier. Mystère. On en arriverait presque à regretter la version DVD montée par le producteur - je dis presque parce que si ça se trouve elle est pire... Je ne comprends pas ceux - ils sont nombreux - qui vantent la nonchalance du film, sa moiteur, son envoûtement, etc. De quoi parlent-ils? De l’image qu’ils ont de la Louisiane, du roman de Burke ou du film de Tavernier? Parce que moi j’ai plutôt ressenti ici une application assez scolaire pour retranscrire un climat. Et à l’arrivée, non pas de la nonchalance mais de l’indolence, non pas de la moiteur mais de l’anémie, non pas de l’envoûtement mais de la léthargie... Ça m’embête de dire ça parce que dans le fond Tavernier je l’aime bien. C’est un type qui vit le cinéma, c'est sa passion, on le sait, mais surtout qui ne triche pas. Il ne fait que ce dont il est capable et ne cherche pas à leurrer le spectateur, en multipliant les "effets", comme beaucoup de petits malins. Or, et c’est le paradoxe, il se retrouve ici avec l’un des plus beaux sujets qui soient (on pense à Ambrose Bierce), un sujet "tourneurien" par excellence, ce qui évidemment devrait le transcender, puisqu’il est un des meilleurs exégètes de Tourneur, mais se contente seulement d'être fidèle au livre, donc de l'appauvrir, comme s'il était prisonnier de ses propres limites. Bref des regrets...

(la suite des notes, demain)

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