mardi 21 avril 2009

L'oeil du prince

Bon alors c’est quoi l’Idiot? Un commentaire aujourd’hui du roman de Dostoïevski, nous dit Pierre Léon. Sous-entendu: "comment taire" aujourd’hui l’image que l’on a de Dostoïevski?, c’est-à-dire comment à la fois nous faire saisir la part poétique, donc inexplicable, du texte dostoïevskien et nous le retranscrire dans un cadre contemporain, à travers entre autres le jeu sur les regards (là où chez Bresson, par exemple, cela passe davantage par les gestes). L’aspect "guerre civile" dont parle l’auteur à propos de son film, je le vois comme ça. Les rapports de force, faussement policés, entre Nastassia et les hommes dépassent le contexte de la bourgeoisie russe et décadente de la fin du 19ème pour atteindre à une forme d’universalité où non seulement "il n’y a pas de rapport sexuel", comme dit Lacan, mais surtout "il n’y a que de la jouissance", comme le dit encore Lacan à la fin de son enseignement. En un sens le film n’est pas sans parenté avec celui de Brisseau, sauf que là il faut faire avec le texte dostoïevskien et c’est une autre paire de manches. Est-ce pour cela que les vieux barbons de la critique ont laissé aux jeunes pousses le soin d’écrire sur le film? Ce qui d’ailleurs n’est pas plus mal. Quand je lis les articles de Loret dans Libé et de Goldberg (alias ’33) dans les Inrocks, j’y trouve une fraîcheur plutôt saine vis-à-vis du film, ce qui tranche avec la sénilité du criticaillon de Télérama, Murat pour ne pas le nommer, reprochant les "approximations" du montage, alors que lui-même semble confondre "plans de coupe" et "découpage de plans", mais bon je n’insiste pas, Martial Salomon, le monteur du film justement (c’est le grand barbu, celui qui joue Ptitsyne, dans le film), lui a répondu sur le blog de l’hebdo...
Donc la jouissance. C’est pourrait-on dire celle de l’idiot, au sens étymologique du mot, idiotes qui veut dire singulier, ignorant, étranger à quelque chose, autrement dit une jouissance étrangère à la vraie jouissance, celle de l’Autre, une jouissance débarrassée (enfin) de l’Autre, autoérotique si on veut, entendu aussi que "idiot" et "idiome" ont la même racine et que donc cette jouissance est plus que jamais enracinée dans le langage. Un langage qui est celui de Dostoïevski, bien sûr, mais aussi celui de Pierre Léon, ce qui veut dire, et là j’enfonce des portes ouvertes, que la position du cinéaste est bien celle occupée par le prince Mychkine (et non le général Epantchine qu’il incarne dans le film), s’invitant dans l’œuvre du grand romancier russe pour y substituer son propre regard. Petite parenthèse pour ceux qui ont assisté à l’avant-première du film à Bobigny. Avez-vous remarqué à quel point Pierre Léon s’amusait à "faire l’idiot" lors du débat, feignant (?) l’ignorance quant à la plupart des questions abordées, sur le fond comme sur la forme, de la même manière que - ça m’a fait marrer - Serge Bozon se tenait lui à l’écart du groupe, comme s’il continuait de jouer le personnage de Gania? Parenthèse fermée.
Le défi du film serait alors de substituer un regard tout en restant fidèle au texte. C’est un problème - très rohmérien - de traduction, là encore au sens premier du mot, c’est-à-dire de "faire passer" un texte, moins du russe au français que de la Russie du 19ème à la France d’aujourd’hui. Pour le coup, l’aspect militaire du film c’est aussi là qu’il se situe. Stratégie et tactique chez chacun des personnages pour occuper la meilleure place, sous le regard de l’idiot ("l’œil du prince") qui lui occupe la place centrale, donc vide; stratégie et tactique chez Pierre Léon pour prendre la place de l’auteur et donc de l’idiot, à partir de laquelle il puisse embrasser d’un seul regard tous ses personnages. Soit un double mouvement qu’il n’est pas facile de saisir à la première vision (il y a le texte à suivre), mais qu’on perçoit plus nettement à la suivante, à travers notamment la position et le déplacement des personnages (en gros, trois espaces: un espace dominant, statique, celui des hommes, au bord duquel se tient Gania, un espace vide, celui de l’idiot, et un espace libre, celui que cherche à conquérir Nastassia).
Il y a un autre aspect dans le film dont il faudrait parler (mais ça serait trop long à développer), c’est l’aspect "documentaire", au sein même de la fiction, documentaire non seulement sur "le matériau à filmer", comme disait Daney (ce qui fait toute la richesse du cinéma de Pierre Léon), mais également sur l’actrice Jeanne Balibar, avec qui le cinéaste rêvait de tourner depuis longtemps, ce qui donne une dimension supplémentaire à son film par rapport aux précédents...
Bon revenons à la jouissance. C’est d’abord celle de la langue russe, cette langue dont Pierre Skriabine dit qu’elle reste "tendrement attachée à la chose", comme rétive aux concepts et autres abstractions. C'est surtout celle de la langue dostoïevskienne, marquée entre autres par la répétition de mêmes mots dans un paragraphe (ce que beaucoup de traducteurs s’évertuaient à corriger comme si c’était une faute de style) et l’absence fréquente de conjonctions (ce que beaucoup de traducteurs - souvent les mêmes - s’évertuaient aussi à corriger comme si c’était là encore une maladresse). La phrase de Dostoïevski a un rythme que la plupart des traductions ont ainsi perdu et que restitue d’une certaine façon Pierre Léon en la réactualisant (où l'essentiel est moins le raccord entre les plans que la durée de chacun, ce que l’inénarrable Murat n’a pas compris, lui qui pourtant se targue de parler russe mais n’a sûrement jamais lu Dostoïevski dans le texte). Léon rejoint là Bresson, sauf qu’il ne cherche pas, comme ce dernier avec Une femme douce, à soumettre le texte à ses exigences d’artiste, au contraire il s’y plie avec une certaine "orthodoxie", recourant à une voix moins blanche, plus colorée, mi suave, mi slave, disons sluave, retrouvant le vrai Dostoïevski, non plus le grand psychologue de l’âme humaine mais son plus parfait descripteur, comme l’écrivain le notait lui-même lorsqu’il préparait La Douce: "Capital: pas de psychologie, pure description". C’est donc le poète essentiellement que Pierre Léon cherche ici à transposer, travaillant les résonances, ce qui m’a fait penser à la "leçon de poésie" entre Riboulet et Renko dans Li per li.
Dans l'Idiot le découpage des plans, essentiellement des champs-contrechamps un peu bricolés (puisque, je le rappelle, les acteurs n'étaient jamais tous là en même temps) et non ces fameux "plans de coupe" que, selon Murat, Pierre Léon serait incapable d’expliquer (et pour cause, il n'y en a pas - en tous les cas, moi je ne les ai pas vus -, et quand bien même il y en aurait ça ne changerait rien puisque, je l’ai déjà dit, le montage c'est comme la musique ou la poésie, ça ne s’explique pas, c’est de l’ordre du ressenti, tous les grands ciseleurs de bandes vous le diront, Godard le premier), donc le découpage, disais-je, renverrait au style particulier des phrases de Dostoïevski, faites de découpes, des découpes qu'on appellerait ailleurs "signifiants" et dont le plus important est - on l'aura compris - le regard. Car en "détachant" ainsi le regard de ses personnages, Pierre Léon, à l’instar de Dostoïevski, lui redonne sa place première. Ce n’est plus le texte traduit et joué par les acteurs qui confère son rythme au film mais bien le regard de chacun tel que le saisit Pierre Léon par un art subtil du découpage, lequel découpage ne vise pas à "dévoiler" ce que le texte ne dit pas (on est bien d’accord), mais simplement à retrouver l’effet de jouissance qui est propre à l’écriture dostoïevskienne. Une jouissance qui est aussi celle de Pierre Léon lorsqu’on sait: 1) son besoin inextinguible, quasi mordérien, de faire des films; 2) la place qu’occupe Dostoïevski dans son œuvre; 3) son désir impossible d’adapter tout L’Idiot...

6 commentaires:

vladimir a dit…

Joli texte où l'on perçoit aussi la jouissance de celui qui l'a écrit.

Buster a dit…

Ah bon, ça se voit tant que ça?

vladimir a dit…

Oui.

asketoner a dit…

La critique de Murat est nulle, je suis d'accord. Mais moi, il y a quelque chose qui m'ennuie dans ce film, et c'est justement ce fameux regard. Cette façon qu'a Léon de séparer les êtres (en les mélangeant parfois, certes - mais alors ce sont des cartes à jouer ?), de ménager un temps pour la parole, un temps pour sa réception - en somme, de calculer. Evidemment, il compte sur la 'chaleur' du texte pour brouiller sa minutieuse mise en espace, mais je ne crois pas qu'il s'agisse de pingpong, dans cette soirée chez Nastasia Filipovna, pas du tout (ni de Liaisons Dangereuses). Il y a un côté salon français et bons mots qui ne me semble pas très intéressant, et qui force les comédiens, au début du film, à réciter, à jouer les rhéteurs (et puis peu à peu le jeu se réchauffe, chez Balibar surtout, qui portait le texte plus qu'elle ne se laissait porter par lui, jusqu'à ce qu'elle trouve un admirable point de bascule, des pistes surprenantes, ayant trait au mystère d'un être plus qu'à la description clinique d'une folie bien codée). Peu à peu, j'ai aimé le film. Mais quant à cette soirée, eh bien je n'y crois pas. Je ne crois pas à la nuit, pas à la sortie de scène, pas à l'ivresse ni à la fièvre.
Et puis, quant à la transmission d'un texte, je crois que je préfère Straub et ses deux beaux Pavese (même s'ils ne me semblent pas irréprochables).

Buster a dit…

Bon, cette histoire de regard n’est peut-être pas si importante que ça, mais c’est l’axe que j’ai choisi pour parler du film, parce que cela m’avait frappé, et donc je m’y suis tenu. Ce qui compte surtout c’est le malaise que cela produit, il y a un côté scandaleux dans le film qui ne se réduit pas à son coup de théâtre final, et c’est ça le plus intéressant. Dès le début notre confort de spectateur est mis à mal. Comme le prince, le film semble débarquer à l’improviste, ça crée d’emblée une gêne qui se prolongera tout du long, à cause notamment de cette question du regard, sauf que ce qui aurait pu être un handicap devient ici un avantage. Peu importe finalement que cette "étrangeté" du regard soit due à des contraintes de tournage, l’essentiel est le bénéfice qu'en tire Pierre Léon. Paradoxalement des raccords plus "rigoureux" auraient donné moins de force au film. Là au contraire le fait que les personnages ne regardent pas toujours dans l'axe crée un trouble, comme s'ils étaient eux-mêmes gênés, regardant leur interlocuteur et en même temps guettant quelque chose qui les inquiète, ou plutôt quelqu’un qui bien sûr n’est autre que l’idiot. Ce léger décalage va tout à fait dans le sens du film, c’est déroutant et pourtant parfaitement cohérent. Le vrai scandale est là et c’est ce qui fait la beauté du film. Après évidemment on n’est pas obligé d’y adhérer, c’est tout le problème de ces films qui prennent le risque de malmener le spectateur.

Anonyme a dit…

Bon, et si on parlait des trois films de Straub qui sont sublimes et que personne n'est allé voir..?