vendredi 20 mars 2009

Le gai savoir

Avez-vous remarqué à quel point Harvey Milk, le dernier film de Gus Van Sant, semble anesthésier tout sens critique? Pas lu un seul papier intéressant à son sujet, que ce soit dans les Cahiers, Libé, les Inrocks ou Chronic'art. Je n'ai pas la prétention de réussir là où les autres ont échoué, moi non plus je n'ai pas grand-chose à dire sur le film, comme si tout ce qu'il y avait à dire, eh bien le film le disait lui-même, et de façon parfaitement limpide. Sauf que ce n'est pas ce que dit le film, son message ouvertement politique, qui m'a séduit, même si la manière y est plutôt convaincante, mais au contraire tout ce qui demeure volontairement obscur, cette part d'ambiguïté, assez dérangeante par son absence de réel point de vue, qui fait toute la richesse des films de Van Sant mais qui avait un peu disparu dans le dernier, Paranoid park, que j'avais trouvé en retrait par rapport aux précédents, à cause justement d'une trop grande lisibilité (quant aux affres de l'adolescence), ce qui lui donnait un aspect presque convenu, et en plus alourdi (c'est un comble!) par sa forme redondante (les figures de skate comme métaphores des propres figures de style du cinéaste). Là, on revient à quelque chose de plus naturel et ce n’est pas plus mal. Encore faut-il laisser de côté la dimension pédagogique ("mili-tante" dit Lefort) du film sur le mouvement gay des années 70, faire abstraction de la prestation (plutôt réussie mais quand même étouffante) de Sean Penn et surtout de la musique, elle trop envahissante (et un peu lassante aussi en ce qui concerne l'inévitable collusion entre homosexualité et opéra, ce qu’on pourrait appeler le syndrome Philadelphia, même si, c’est entendu, Milk, comme tout bon mélomane homo, adorait l’opéra), pour entrevoir les zones secrètes du film, ce qui émerge insidieusement, à l'écart du biopic, cette coloration gay que Van Sant injecte à tous les niveaux, et ce jusque dans les personnages les plus hétéro, de l’homophobe Briggs, celui qui défend la Proposition 6 (l’acteur a des faux airs de Biette et de Max la menace), aux allures un peu chochottes, au beau Dan White, l’assassin de Milk - incarné par Josh Brolin qui venait de jouer... Bush dans le W. d’Oliver Stone -, personnage le plus "canon" du film, aux yeux mêmes de Van Sant (l’attirance est vraiment troublante et d'autant plus que l’acteur est affublé de la même coupe de cheveux que le cinéaste), de sorte que la séquence du meurtre, filmée à la manière d'Elephant, devient totalement énigmatique, mêlant acte de folie (la paranoïa), geste suicidaire (l'effet miroir de l'interprétation paranoïaque: détruire sa propre altérité en tuant l'autre) et fonction de châtiment (mettre définitivement hors-scène celui qui non seulement prônait le coming out mais surtout ne pensait qu'à occuper la scène). La réussite de Harvey Milk est bien là, dans cette espèce de bouillonnement intérieur, chaotique, que l'on devine sous la surface apparemment lisse du film, et qui finit par en déplacer les lignes de force. La surface par la profondeur. Nul vérités, juste des petits "savoirs", des savoirs gay, et c'est très beau.

Sinon, rien à voir, mais je rappelle que le film du mois, il passe en ce moment en catimini sur TCM, c'est Wichita de Jacques Tourneur. Ne le ratez pas (même en VF).

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