jeudi 5 mars 2009

Gran Torino

C’était quoi la Ford Gran Torino? Si l’on en croit Wikipédia: une voiture encombrante, d’une qualité de construction médiocre et technologiquement dépassée, mais au design séduisant avec ses ailes arrières rebondies, son capot interminable et sa grosse calandre verticale entourée de quatre phares menaçants. Bref une bonne représentation de ce que l’on attend d’une "caisse" américaine, à savoir une gueule d’enfer et un gros moteur qui ronronne sous le capot, de quoi la rendre encore aujourd’hui désirable pour tout amoureux de voitures mythiques (surtout depuis la version rouge et blanche de 75, celle qui fit les beaux jours de la série "Starsky et Hutch"). Vous me voyez venir? Eh bien non, je ne vous ferai pas le coup. Gran Torino, le dernier opus d’Eastwood, n’est pas un film encombrant, médiocre, dépassé et malgré tout séduisant pour tous ceux qui aiment les grands films empreints de mythologie. Non, rien de tout ça... Sauf que le film a quand même quelque chose d’un peu rabâché dans son discours, d’un peu schématique dans sa construction et d’un peu gênant dans sa mise en scène, pour qu’on y souscrive entièrement.
Sur le fond c’est toujours la même idéologie anarcho-conservatrice, autant dire un peu fumeuse, qui prévaut. Eastwood est un libertarien (je n’invente rien, c’est lui qui le dit) qui prône la liberté individuelle (et son corollaire: le respect absolu de la vie privée) comme valeur suprême, c’est sûrement une vaste connerie (comme le pense Noam Chomsky) mais bon, ça n’en fait pas un fasciste pour autant - qui est anti-communiste n’est pas nécessairement fasciste -, même si pour défendre cette liberté, il serait prêt à recourir à la violence (comme une majorité d’Américains d’ailleurs). Mais allons plus loin, ou plutôt dans une autre direction. Est-ce que finalement l'individu eastwoodien ne correspondrait pas à celui que vantait Robert Heinlein, cet écrivain de science-fiction qui justement inspira l’idéologie libertarienne: un être "généraliste", non spécialisé, capable à la fois de "changer une couche-culotte, planifier une invasion, égorger un cochon, manœuvrer un navire, concevoir un bâtiment, écrire un sonnet, faire un bilan comptable, monter un mur, réduire une fracture, soutenir un mourant, prendre des ordres, donner des ordres, coopérer, agir seul, résoudre des équations, analyser un nouveau problème, répandre de l'engrais, programmer un ordinateur, cuisiner un bon repas, se battre efficacement, et mourir bravement"? On reconnaît là bien sûr le cinéaste Eastwood, infatigable touche-à-tout, capable d'œuvrer dans tous les genres. Or savoir tout faire ne veut pas dire que tout ce qu'on fait l'est de façon égale, avec la même réussite. Eastwood est plus à l'aise dans certains registres que dans d'autres. C'est par exemple un remarquable cinéaste d'action, très fort pour créer une tension et la maintenir sans relâche. Une sécheresse du trait qui en fait plus l'héritier d'un certain cinéma (surtout Siegel pour son style cadencé et précis, moins Leone pour son art de la dilatation et son maniérisme abstrait, un cinéaste un peu surestimé à mon goût - je ne vais pas me faire que des amis - dont Eastwood s'est finalement assez vite détourné), donc plus l'héritier d'un certain cinéma que le dernier des classiques américains, comme on veut nous le faire croire depuis vingt ans (le cinéma d’Eastwood est au cinéma classique ce que le Canada dry est à l’alcool, ça en a la couleur, ça en a le goût, etc., etc.). Mais une sécheresse qui aujourd'hui tend de plus en plus vers le dessèchement - ce que le vieillissement du héros eastwoodien n'arrange pas tant Eastwood s'est toujours montré assez cruel, à la limite du masochisme (cf. Impitoyable), envers les personnages qu'il incarne -, un dessèchement que, de leur côté, les accès de lyrisme n'arrivent pas toujours à compenser, essentiellement par manque de rigueur (le registre mélodramatique n'est pas le point fort, loin s'en faut, du cinéaste), conférant alors à quelques scènes-clés de ses films, surtout des derniers, un aspect soit trop grandiloquent soit franchement mièvre (c'est aussi ce manque de rigueur au niveau de la mise en scène qui rend parfois certaines séquences ambiguës, contradictoires, et peut faire croire par exemple qu'Eastwood porte un regard méprisant sur les Noirs, les Latinos ou les Asiatiques).
Personnellement j'ai toujours regretté l'évolution auteuriste d'Eastwood car elle s'est faite au détriment de tout ce qu'il y avait d'attachant dans ses premières œuvres, telles Breezy, Josey Wales..., Bronco Billy ou encore Honkytonk man, ces petites fictions intimistes et fragmentées, aussi décontractées que désenchantées, mais sans le cynisme d'un Harry Callahan, où Eastwood faisait la démonstration de ses talents de cinéaste-musicien (peut-être même davantage musicien que cinéaste), au contraire des "grands" films qui ont suivi, souvent gâchés par leur noirceur excessive, leur complexité inutile, leur métaphysique à deux balles et la lourdeur de leurs effets.
Qu'en est-il alors de Gran Torino? Disons que c'est un bon film mais avec ses limites, des limites auxquelles d’ailleurs on prêterait moins attention si la critique arrêtait, je l'ai déjà dit, de nous vendre systématiquement chaque film d'Eastwood comme un bel exemple de classicisme américain (d’autant plus beau qu’il serait le seul). Et comme en plus Gran Torino pourrait être le dernier film d’Eastwood en tant qu’acteur, vous imaginez le tableau. Ce ne peut être que le grand œuvre du cinéaste, un film somme, à défaut d’être testament, sur l’Amérique, le cinéma américain et l’ensemble de sa carrière! Vous me direz que tout ça c’est du blabla de critiques, que le père Eastwood il s’en fout royalement et que, à l’instar de ses glorieux aînés (surtout les borgnes), il n’a songé ici qu’à une seule chose: faire un bon film. Très bien, alors regardons-le de plus près ce film. Qu’est-ce qu’il nous raconte? L’histoire d’un vétéran de la guerre de Corée, ancien ouvrier chez Ford (d’où la Gran Torino 72 qu’il passe son temps à bichonner), vivant seul avec sa chienne (sa femme vient de mourir quand débute le film), détaché de ses enfants qu’il méprise, entouré d’étrangers qu’il déteste, parmi lesquels une communauté Hmong (pour les ignares je rappelle que c’est une population des montagnes laotiennes qui aida les Américains pendant la guerre du Vietnam, ce qui fait que depuis on les persécute), des "faces de citron" qu’il va apprendre progressivement à connaître, en défendant deux des leurs (la grande sœur et le petit frère) contre une bande de voyous de la même communauté. Ça commence par ce qui pourrait être un Dirty Harry rangé des voitures, le portrait d’un vieux réac, uniquement occupé, outre l’entretien de sa Ford, à bricoler, tondre sa pelouse et siroter des bières, toujours en train de pester (contre l’état du monde) et prompt à sortir son flingue (ou simplement mimer le geste) dès qu’on lui marche sur les pieds ou qu’on piétine ladite pelouse. Et ça finit par ce qui pourrait être une sorte de Dernier des géants christique, finale "en croix", parce que le type, en cours de route, a appris non pas la sagesse, non pas à aimer les autres (faut pas exagérer), mais le sens du sacrifice (finir en héros), sinon de la rédemption, parce que, bien sûr, il vivait avec un énorme péché sur la conscience (commis pendant la guerre, évidemment) et maintenant qu'il s'en est libéré, eh bien il peut accueillir la mort en toute sérénité, enfin en paix avec lui-même, d'autant plus en paix que la transmission est assurée (on le sait, question centrale chez Eastwood) à travers le jeune Hmong, celui qui avait essayé de lui voler sa voiture et qu'il avait pris ensuite sous son aile, l'aidant à devenir un "homme" (c'est-à-dire être capable d'échanger des insultes entre mecs et ne pas se comporter comme une fiotte avec les filles! - c'est sûr on n'est pas chez Kipling). Bref, tout ça n’est pas terrible, navigant sans cesse entre la caricature et le chantage à l’émotion. Mais entre les deux il y a pas mal de jolies choses. Si on fait ainsi abstraction de la première demi-heure et de la dernière, soit les deux aspects les plus extrêmes de la philosophie eastwoodienne (le nihilisme réactionnaire et le biblisme mystique), il reste une bonne heure de film où l'on peut trouver son bonheur, notamment dans tout ce qui touche aux rapports, dignes d'un western, entre Eastwood et la famille asiatique qui habite à côté de chez lui, avec en point d'orgue cette très belle séquence lorsque, invité à partager leur repas, il franchit enfin la "Frontière" pour aller à leur rencontre. Là on retrouve le meilleur Eastwood, celui des débuts et de ses chroniques douces-amères qui savaient allier humour en coin et tendresse bourrue... (à suivre, peut-être)

PS. Le bon mot du jour, ce SMS de R. m'informant que, souffrante, elle ne pourra venir à la projection du dernier film de Van Sant: "No Milk today"... Ha ha.

13 commentaires:

vladimir a dit…

Joli texte, on ressent bien ton malaise vis à vis du cinéma d'Eastwood et ta difficulté à l'appréhender à sa juste valeur tant les contradictions y sont nombreuses. Impossible de le rejeter en bloc mais impossible non plus de le défendre aveuglément. Pour ma part, je serais plus sévère que toi concernant "Gran Torino". A aucun moment je n'ai ressenti la moindre sincérité dans ce film. L'Echange était bien meilleur.

Buster a dit…

C’est vrai qu’Eastwood me pose problème. J’ai d’ailleurs longtemps hésité avant d’écrire ma note et il n’est pas sûr que j’y revienne. Ses films nourrissent toujours des débats passionnés, il y a une véritable hystérisation du discours à son égard qui est absolument ridicule. Quand je lis la critique de Tessé dans Chronic’art (ou celle de Malausa dans les Cahiers), c’est tellement dithyrambique (trouver hilarantes les scènes d’insultes racistes avec le coiffeur italien ou prodigieuse la séquence où Eastwood mime avec ses doigts un coup de revolver relève pour moi de la pure provocation) qu’on a envie de descendre le film. Mais l’inverse est vrai également. Quand je lis les attaques de Morain ou d’Ostria contre le film, il y a un tel manque de discernement, c’est tellement peu nuancé qu’on serait prêt à défendre le film. Ce qui me fait marrer c’est que Morain fustige Eastwood uniquement parce qu’il est de droite (puisqu’il reconnaît parallèlement que c'est un bon cinéaste) mais en revanche n’avait rien trouvé à redire au sujet de "Hunger" (je crois même qu'il l'avait bien aimé) qui moralement était infiniment plus douteux (oui mais c’était un film de gauche, du moins fait pour la gauche).
Je conçois parfaitement les faiblesses d’Eastwood dans ses films, surtout les derniers, mais je reste persuadé que c’est au niveau de la mise en scène qu’elles se situent. S’il ne traite pas ses personnages toujours de la même façon ce n’est pas par mépris à l’égard de certains, c’est que par moments il rate tout simplement ses scènes, par facilité ou maladresse, notamment avec les personnages secondaires (qu’ils soient Noirs ou Blancs, peu importe). La vraie question serait alors: pourquoi Eastwood rate-t-il régulièrement certaines scènes de ses films (et pas des moindres)? Peut-être parce qu’il n’est pas l’immense cinéaste qu’on veut bien nous faire croire. C’est comme pour Spielberg. Bon il y a sûrement d’autres raisons, plus profondes, plus intimes, mais qui n’ont rien à voir avec ce que lui reprochent les donneurs de leçon.

Buster a dit…

Sinon je n'ai pas vu "l'Echange".

Anonyme a dit…

merci pour ce texte qui correspond exactement à ce que j'ai éprouvé devant le dernier clint eatswood; ça change des prises de position hystériques -comme vous dites- qu'on peut lire un peu partout sur les blogs.
une fidèle lectrice.

Vincent a dit…

Je trouve que vous en parlez très bien, et pourtant, vous savez, je pense, que je suis franchement du côté de ses admirateurs. Je ne suis pas sûr qu'il "rate" des scènes (des films, oui) mais qu'il a un véritable fond misanthrope et donc, il y a des personnages qui le motivent, d'autres non. De là à dire qu'il les méprise il y a un pas que je ne franchirais pas.
Je suis aussi d'accord pour dire qu'il n'est pas un très grand cinéaste. Peut être que son approche classique fait aujourd'hui illusion, mais ce n'est pas un grand créateur de formes, il n'a pas d'intuitions géniales, c'est un très bon illustrateur. C'est déjà ça.
Par contre je ne suis pas d'accord pour Spielberg, lui est un grand créateur de formes (de mise en scène)et il a conçu des scènes de pur cinéma. après on peut les apprécier, ou pas pour d'autres raisons.

Buster a dit…

>Vincent, oui mais parfois c’est le même personnage qui lors d’une scène se trouve en porte-à-faux par rapport à ce qu’il représentait jusque-là, et c’est d’autant plus gênant que ça touche aussi ceux incarnés par Eastwood (je pense par exemple à la fin de "Million Dollar Baby"). C’est pour cela que je parlais de scènes ratées, au sens où le point de vue semble contradictoire avec ce que nous savons du personnage. C’est donc plus grave que les clichés dans lesquels il enferme assez souvent les autres personnages, secondaires, telle ici la famille de Kowalski.
Pour Spielberg, c’était un peu rapide je l'avoue. Ce que je voulais dire c’est que lui aussi rate des scènes. Sinon je pense comme vous qu’il est bien meilleur cinéaste qu’Eastwood.

>Chère anonyme, merci pour votre message. Il tombe à pic puisque je me demande en ce moment si je dois continuer le blog. Pour vous donc, et les autres lecteurs fidèles, je vais peut-être prolonger un peu.

La Petite Juventus a dit…

Bon alors, Eastwood, dans la scène avec les trois Noirs, il est raciste ou pas ?

Buster a dit…

La question est mal posée. Et puis j'ai déjà répondu. Voir mon commentaire chez Vincent (Inisfree).

(à part ça, très drôle le pseudo)

Jean-Baptiste Morain a dit…

Permettez-moi : vous m'avez mal lu. Peu importe, d'ailleurs, vous en avez le droit. Mais je n'aime pas qu'on me fasse dire des choses que je n'ai ni dites ni écrites ni même pensées. Merci.
Jean-Baptiste Morain

Buster a dit…

Ah bon? Je ne me rappelle plus exactement ce que vous aviez écrit à propos du film. Dans mon souvenir, vous le condamniez pour des raisons essentiellement idéologiques, comme la plupart des détracteurs d’Eastwood (Eastwood = Kowalski = réac et raciste), soit l’antithèse de ses défenseurs (Eastwood n’est pas Kowalski), deux approches pour moi trop réductrices. Si je trouve Gran Torino raté, c’est moins pour des questions idéologiques (le film comme souvent chez Eastwood s’appuie sur des scénarios livrés clés en main, avec ce que cela suppose de stéréotypes) que pour des questions de pure mise en scène (Eastwood n’est pas un grand cinéaste "classique" et échoue souvent à sublimer, au sens artistique, cette part conventionnelle des histoires qu’il met en scène - cf. aussi les scènes mélodramatiques qui chez lui ne dépassent pas le stade du larmoyant). Maintenant si je vous ai fait dire des choses que vous n'avez ni dites ni écrites ni même pensées, eh bien, veuillez m’en excuser.

Jean-Baptiste Morain a dit…

C'est étrange, je suis d'accord avec vous : c'est d'abord pour des questions de mise en scène, et ensuite idéologiques, que je trouve Gran Torino raté. Et oui, Eastwood n'est pas un grand cinéaste classique. Le problème, c'est que son classicisme désuet et scolaire va à l'encontre de ce qu'il veut raconter. Autrement dit, sa manière de magnifier un personnage principal ne peut que rabaisser tous les autres personnages. Merci donc de ne pas résumer mes propos à des envolées gauchistes. Mais je n'en suis plus à ça près, avec vous, de toute faon...

Buster a dit…

Oh là, c'est vieux tout ça... Mais bon, si on est d'accord sur Eastwood, c'est déjà un progrès :-)

Jean-Baptiste Morain a dit…

Le progrès, ce serait surtout que vous commenciez par lire correctement les autres. C'est un peu la base, normalement.