lundi 30 mars 2009

Autour de l'Idiot

Nastassia et les hommes.

Vu l’Idiot de Pierre Léon, un film extraordinaire, peut-être le plus abouti de son auteur, même si personnellement je suis plus sensible à sa veine intimiste, ainsi qu’elle apparaît dans des films comme Li per li ou Octobre (je tiens la première partie qui se passe dans le train Bruxelles-Moscou, où justement trois personnages discutent du roman de Dostoïevski, comme un summum de cinéma improvisé, j’ai beau cherché je ne me souviens pas avoir ressenti ailleurs - sauf peut-être chez Arrieta - un tel bonheur de cinéma partagé, qui tienne, comme ça, sur près de trois-quarts d’heure). Ici, c’est plus rêche, plus sec: précision du cadre, noir et blanc impeccable, pour ce qu’il est convenu d’appeler du cinéma de chambre (les détracteurs diront "d'appartement", où l'on entend les parquets grincer!), mais plus dreyerien que bergmanien (le film m’a fait penser par moments à Gertrud, à cause de son aspect intemporel?, d'une certaine blancheur?, parce qu'il m'a évoqué la séquence de la réception? je ne sais pas exactement...). En fait un film dont il est difficile de parler sans tomber dans les poncifs, ceux qui touchent à l'image que l'on a chez nous de Dostoïevski, celle du grand psychologue des profondeurs. Non pas qu’elle soit fausse mais insuffisante. Pierre Léon, il n’est pas inutile de le rappeler, est d’origine russe et sa conception de Dostoïevski n’est pas tout à fait la nôtre. Forcément. L’enjeu de son film est peut-être là: nous faire saisir la part "mystérieuse" qui existe chez Dostoïevski, cette espèce de tragédie cachée qui serait présente derrière chacun de ses personnages, même le plus insignifiant.
Pour faire ressortir le mystère, rien de mieux que le scandale. Et pour faire éclater le scandale, rien de mieux que L'Idiot.
Le scandale c'est donc celui de la vérité. Le prince Mychkine (Laurent Lacotte qui a un petit côté Pierre Blanchar que j’aime beaucoup), un "homme positivement bon" (comme le Christ), notait Dostoïevski dans ses carnets, c’est "l'idiot", celui par qui la vérité advient, "celui par qui le scandale arrive" (clin d’œil au grand minnellien qu’est Pierre Léon) au milieu de la haute société pétersbourgeoise, décadente et cupide, qui semble avoir érigé le cynisme en art de vivre, ce que résumerait idéalement, selon Pierre Léon, l’épisode de l’anniversaire de Nastassia Philippovna (Jeanne Balibar, excellente). Je résume à mon tour pour les non dostoïevskiens. Il s’agit de la fin de la première partie du roman, la fameuse soirée au cours de laquelle Nastassia, une sorte de demi-mondaine à la beauté aussi irrésistible que fatale (c'est le personnage central de la première partie), entretenue jusque-là par le vieux Totski (Bernard Eisenschitz), doit révéler, épaulée par sa confidente Daria Alexeievna (Sylvie Testud), avec lequel de ses prétendants elle accepte de se marier puisque son protecteur, soucieux de "se ranger", envisage lui d'épouser une des filles du général Epantchine (Pierre Léon), lequel général se verrait bien, de son côté, prendre Nastassia comme nouvelle maîtresse (c'est compliqué mais c'est voulu): il y a parmi les prétendants, Gania (Serge Bozon), le secrétaire du général, à qui Totski a promis la main de Nastassia contre une importante somme d'argent; le prince Mychkine, qui a perçu le drame intérieur de la jeune femme et, fasciné par sa beauté, veut la "sauver" en lui proposant le mariage; enfin Rogogine (Vladimir Léon), ce fils de marchand, le vrai rival du prince (il est même son double négatif), qui fait irruption au cours de la soirée, à la tête d'une bande de marginaux, et offre cent mille roubles pour que Nastassia parte avec lui. On ne dira rien du dénouement (un vrai coup de théâtre), sauf que la jeune femme a préparé sa sortie, aidée en cela par Ferdychtchenko (Jean Denizot), un personnage de parasite qui joue aussi le rôle du bouffon et, à ce titre, propose pour égayer la soirée un petit jeu de la vérité où chacun doit raconter ce qu'il considère comme la plus mauvaise action de sa vie, jeu qui immanquablement va dégénérer et précipiter les événements sans que l'on comprenne parfaitement de quoi il retourne.
J’ouvre une parenthèse: cette part de mystère, qui soit dit en passant n'a rien à voir avec les nombreuses modifications qu'a subi le roman lors de sa genèse, et ce jusqu'aux traits mêmes de certains personnages dont ceux de "l'idiot", cette part de mystère donc, qui nous serait plus ou moins inaccessible, surtout à nous les non Russes, ce qui expliquerait aussi le besoin récurrent de nouvelles traductions du roman, pour tenter non seulement de réactualiser le texte mais aussi d’approcher un peu plus le mystère, au risque de certains excès - cf. Markowicz -, alors qu’évidemment tout est là, implicitement, dans la version originale, eh bien cette part de mystère, Pierre Léon en joue avec gourmandise, sinon malice, nous plongeant directement dans un épisode du roman, nous immergeant d’emblée dans la complexité du récit, pour que, à la faveur de l’effort de concentration qu’impose un tel dispositif (je pense à ceux qui ne connaissent ni L’Idiot de Dostoïevski ni le cinéma de Pierre Léon), nous soyons plus attentifs à tout ce qui se joue dans le film, hors-texte, en particulier au niveau des regards. Et ça c’est très fort. D’autant plus fort que, nous apprend Pierre Léon, le film est un montage de scènes tournées sans véritable contrechamp (la plupart des acteurs n’étaient jamais là en même temps), ce qui suppose un travail sur les raccords particulièrement délicat dont on peut penser qu’il constitue l’étape suprême, par où passe finalement, via la respiration qu’il lui confère, toute la part mystérieuse du film. Dans Octobre Pierre Léon incarnait un musicien qui, lors du voyage en train, était subitement pris d'angoisse parce qu'il n'entendait plus respirer l'un des voyageurs pendant son sommeil. La musicalité des films de Pierre Léon n’est pas un vain mot. Et c’est sûrement ce qui pour moi les rend si beaux. J’ouvre une nouvelle parenthèse à l’intérieur de la première (ça donne un côté "poupée matriochka" à ma note, c’est parfait): je lisais récemment l’entretien donné par Grandrieux à Chronic’art où le cinéaste reprenait à son compte la formule attribuée à Raoul Ruiz selon laquelle le tournage serait une critique du scénario, une formule que Des Pallières avait déjà fait sienne, en allant même plus loin: le montage serait la critique du tournage qui serait lui-même la critique du scénario. Formule un peu trop radicale à mon goût (et que des cinéastes comme Des Pallières ou Grandrieux la revendiquent n’a finalement rien d’étonnant). Je crois pour ma part que le montage vise à redonner du mystère par rapport au tournage qui, d’une certaine manière, s’en était déchargé par rapport au scénario. Sauf que bien sûr le mystère final n’a plus rien à voir avec celui du début. Chez Pierre Léon, et c’est exemplaire ici, je ressens ce mouvement: le texte dostoïevskien et sa part de mystère, la représentation du texte et la part de révélation que confère le dispositif scénique, le montage final pour redonner du mystère, qui est celui-là même du cinéma. Le roman, le théâtre, la musique, c’est par là que passe le cinéma que j’aime. Le temps romanesque, l’espace scénique et, pour donner forme à tout ça, une sorte d’espace-temps musical qui, chez Pierre Léon, renvoie certainement à la musique russe. C’est peut-être pour cette raison, parce que la musique russe imprègne déjà, de l’intérieur, son cinéma (surgissant parfois, à l’occasion d’une chanson, interprétée par son frère Vladimir), qu'il n'éprouve pas le besoin d'ajouter, off, de la musique russe (dans Octobre c’était Verdi, Beethoven ou encore Wagner, ici c’est "Peer Gynt" de Grieg et le finale, alla marcia, de la suite n°1 - Pierre Léon parle de "guerre civile" à propos de son film, je reviendrai sur cet aspect militaire avec ce que cela sous-entend en termes de stratégie et de tactique). Bon, je ferme les deux parenthèses... (à suivre)

2 commentaires:

Anonyme a dit…

jamais lu l'idiot de dostoievsky ni vu de film de pierre leon mais tout ça donne fichtrement envie.

(j'espère que c'est pas du copinage)

Buster a dit…

Le copinage, c'est pas le genre de la maison...
si "l'Idiot" vous donne envie, n'hésitez pas, c'est "fichtrement" bien.