dimanche 1 février 2009

Subida al cielo

J’ai comme l’impression que Buñuel ne vous intéresse pas. Très bien, continuons alors. Avec aujourd'hui la Montée au ciel. Je vous rappelle que j’ai vu aussi El bruto, les Hauts de Hurlevent, On a volé un tram, El rio y la muerte. Depuis la dernière fois j’ai même vu deux autres films: le Grand noceur et Don Quintin l’amer. C’est dire si vous n’en avez pas fini avec Buñuel.

Donc la Montée au ciel. C’est un petit bijou dont le charme tient d’abord au caractère "cheapé" du film (l'argent manqua avant la fin du tournage), lui conférant par endroits un côté presque ulmérien. Un jeune homme dont la mère est mourante doit, le lendemain de ses noces, partir en bus pour la ville chercher un notaire afin que celui-ci s'occupe de l’héritage que convoitent avidement ses deux frères. Le mouvement du film est celui d’un suspense: notre héros reviendra-t-il à temps, avant que sa mère décède (ou que ses frères se partagent l'héritage)? C’est surtout le mouvement d’un "suspens", celui du désir bien sûr, puisque le mariage n’ayant pas été consommé (très belle scène au début, quand les mariés partis rejoindre, selon la coutume locale, l’île où ils doivent passer leur nuit de noces, sont interceptés par l’un des frères venu les informer de l’état de santé de la mère, et qu’ils doivent alors rentrer, la petite barque fleurie accrochée au bateau du frère avec la mariée seule à bord, tout entière à sa déception), il s’agit pour le jeune homme de revenir au plus vite conclure ce qu'il a laissé en plan. Le parcours ne sera pas sans embûches, ce qui donne aussi au film une petite touche picaresque, avec des personnages hauts en couleur: un chauffeur qui va dormir sur le toit de son bus pendant que le héros le remplace au volant, un candidat à la députation qui sort systématiquement son arme pour faire passer ses ordres, un vieux râleur à la jambe de bois, etc. Et puis évidemment, parmi les passagers, Raquel, le personnage central du film, venue là dans le seul but de séduire le marié et de griller ainsi la politesse à la mariée.
Il y a au milieu du film une célèbre scène de rêverie: le jeune homme, après avoir croqué le fruit offert par la belle tentatrice, s’imagine au fond du bus, soudain transformé en jardin d’Eden, embrasser la jeune femme qui s'est déshabillée. On voit alors une longue et gigantesque pelure sortir de sa bouche et serpenter, tel un ruban, jusqu'à sa mère en train d'éplucher le fruit! Inutile d’interpréter une telle scène, comme le fait lourdement Tesson dans son bouquin sur Buñuel, tant les clés psychanalytiques y sont à ce point manifestes. Ce qui se dégage ici c’est moins la poésie surréaliste (un peu eisensteinienne aussi, du type "plongée dans le sein maternel") et gentiment désuète de la scène que l’érotisme même de l’actrice (à l'origine, une danseuse de rumba qu'on reverra dans les Hauts de Hurlevent et On a volé un tram), quelque part entre la Silvana Mangano de Riz amer et la Harriet Andersson de Monika (cf. la séquence de la rivière), une sorte de figure en creux, mais bien en chair, de ce qui a longtemps nourri la cinéphilie et son fétichisme. Ce que je veux dire c’est qu’il y a là une forme pauvre (et donc moderne), au-delà de son aspect un peu kitsch, du cinéma de genre hollywoodien, parfois proche du cinéma bis, à l’image de cette séquence incroyable où l’on voit, dans un décor en carton-pâte, une petite maquette du bus en train de gravir le col qui donne son titre au film. Au-delà de la métaphore sexuelle (Raquel est parvenue à ses fins), c’est bien l’essence d’un certain cinéma qui est convoquée ici, la miniature renvoyant à Ulmer, on l'a dit, alors qu’au départ c’était la veine réaliste, quasi documentaire, du cinéma qui semblait convoquée. Et que cela ait été favorisé par des contraintes économiques ne change rien à l'affaire tant la mise en scène, on le sait, consiste avant tout à trouver des réponses aux inévitables contraintes d'un tournage. A ce titre, on ne peut que regretter que dans les années 40 Buñuel n’ait jamais pu tourner à Hollywood... (à suivre)

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour Buster,
J'ai eu l'occasion de voir beaucoup de vieux Bunuel cette année à Angers. Peut-être y étiez vous? J'ai découvert de vraies petites merveilles comme Susana la perverse, La Montée au ciel, Les Hauts de Hurlevent ou encore Les Aventures de Robinson Crusoé. J'attends donc la suite de vos chroniques avec impatience.
Anne

Buster a dit…

Merci, ça fait plaisir de savoir que certains s'intéressent à Bunuel. Sinon concernant Angers, non je n'y étais pas.

Vincent a dit…

Ah, mais j'ai toujours trouvé Don Luis passionnant. J'avais découvert "La montée au ciel" avec surprise, tant le film est libre dans cette forme que vous qualifiez justement de "cinéma de genre", quoique je la vois plus comme liée à ce que faisaient espagnols et italiens en la matière. La scène finale, la montée du bus, est assez extraordinaire. C'est très inventif, peut être autant que les "classiques" de fin de carrière. J'aimerais beaucoup revoir ça.

Buster a dit…

Un bunuélien de plus, super! Je prépare ma note sur "El bruto", le plus méconnu des petits films mexicains de Bunuel, ça devrait vous intéresser.