dimanche 8 février 2009

A l'envers

Pas encore vu l’Etrange histoire de Benjamin Button de David Fincher. Je devais y aller hier, et puis finalement non, je n’ai pas eu le courage. Le courage? Oui, parce qu’il faut que je vous dise, je suis allergique au latex. Enfin pas vraiment allergique, je supporte le caoutchouc sans problème, mais réfractaire à tout ce qui touche (au cinéma) aux transformations physiques d'un acteur. Surtout le vieillissement. Les prothèses, les postiches, les maquillages, tout ça m’est insupportable (sauf évidemment lorsque la métamorphose relève du fantastique, ce qui n’est pas exactement le cas ici, le rajeunissement du héros, aussi invraisemblable soit-il, étant interprété comme une manifestation plus contre-nature, donc scandaleuse, que surnaturelle). Quand c’est discret, ça passe, mais dès que cela devient monstrueux, que ça vire au freak, ça ne passe plus, il se dégage quelque chose de malsain, de morbide - en plus c’est souvent d'une laideur absolue, sans une once de poésie -, bref je ne vois plus que cela et ça m’empêche d’apprécier le reste. Je préfère qu’on fasse appel à un autre acteur que de voir celui-ci excessivement vieilli ou totalement défiguré.
Hier donc, j’étais parti pour voir le film à l’UGC Danton (salle Prestige, s'il vous plaît). Mais, chemin faisant, je me suis mis à repenser aux photos de Brad Pitt en Benjamin Button, à son corps hybride numérisé, cet aspect tératologique, beurk, ça m’a dégoûté et l’envie, qui déjà n’était pas très grande, s’est subitement envolée. J’ai fait demi-tour, je suis passé chez Gibert acheter la nouvelle de Fitzgerald dont le film est tiré (j’ai acheté le livre publié chez Pocket à 1,50 € car chez Gallimard non seulement c’est plus cher mais en plus la traduction est épouvantable) et, de retour chez moi, j'ai lu la nouvelle, elle fait une quarantaine de pages, autant dire que je l’ai lue d’une traite.
Au début c’est dur, il faut arriver à oublier Brad Pitt, le latex et Cie, mais c’est comme une remontée dans le temps, au traits de Brad Pitt se substituent peu à peu ceux de Robert Redford, ce qui n’a rien d’étonnant vu que Pitt a longtemps été considéré (depuis Et au milieu coule une rivière) comme l’héritier de Redford, mais surtout parce que Redford c’est Gatsby le magnifique, le chef-d’œuvre de Fitzgerald. Aussi, à mesure que j’ai avancé dans le livre, c’est bien Redford que j'ai vu rajeunir, sauf que là le rajeunissement est toujours resté dans les limites de sa propre image, c’est-à-dire de son image d’acteur, en gros de 65/70 ans à 25/30 ans. Au-delà, ce n’était plus lui. En deçà, ce n’était pas encore lui.
Dans le fond, le film retrace peut-être le double itinéraire de l’acteur Brad Pitt, un itinéraire qui plus est à l’envers: 1) quand les deux âges (civil et biologique) convergent, c’est l’outsider finchérien, se "redfordisant" progressivement, jusqu’à devenir aussi gatsbyen que Redford lui-même; 2) quand les deux âges divergent, c’est l’icône redfordienne se détachant inexorablement de son modèle jusqu’à devenir insignifiante. Evidemment tout ça est faux puisque je n’ai pas vu le film, un film qui je l'espère dépasse ses propres enjeux (des transformations numériques de Pitt à la linéarité dédoublée du récit), sinon le regard que pose Fincher, à travers cette trajectoire à rebours, sur le cinéma hollywoodien classique (si j’en crois les exégètes du film), se limiterait au seul cinéma rétro des années 70 (Clayton, G.R. Hill, Pollack, etc.), dont Redford fut justement la figure de proue, une forme certes agréable mais d’une joliesse quand même assez fade.

Bon alors je vais le voir ce film?

7 commentaires:

'33 a dit…

1) vous devriez voir le film : point de latex, que des pixels
2) la lecture post-moderne (regard sur le cinéma du passé, etc.) ne me parait vraiment pas la plus intéressante. Elle concerne, en plus une quinzaine de minutes.
3) la nouvelle n'est pas très bonne je trouve ; le film lui est largement supérieur (et très différent, anyway)

Buster a dit…

Oui je vais aller le voir ce film, et j’en reparlerai, même si je ne suis pas un inconditionnel de Fincher (j’adore "Zodiac" mais déteste tout le reste).
Sinon, pas de latex? Hum... le visage de Brad Pitt n’est quand même pas recréé de toute pièce, il me semble avoir lu que pour certaines séquences l’acteur avait passé des heures au maquillage, et là ce n’était pas des pixels! Ce qui me gène en fait dans tous ces visages remodelés à l’excès c’est quand la prouesse technique l’emporte sur la force poétique.
Cela dit je vous accorde que ce n’est pas le plus important, comme ne l’est pas l’inscription du film dans le passé d’Hollywood. A la lecture de la nouvelle (qui c’est vrai n’est pas terrible, elle apparaît presque comme un script de film), deux choses m’intéressent dans cette histoire: la terreur du temps (Fincher arrive-t-il à la rendre tangible autrement que par le rajeunissement de son personnage et les événements dramatiques qui l’accompagnent?) et l’histoire d’amour entre Benjamin et Hildegarde - Daisy dans le film (Fincher arrive-t-il à l’extraire du cours du temps pour la rendre ainsi intemporelle, à l’instar des grands films d’amour hollywoodiens, des plus bouleversants, disons de "Peter Ibbetson" à "Two lovers" ?).

'33 a dit…

alors, si ce sont ces deux choses qui vous intéressent dans la nouvelle et que fincher ne vous intéresse que depuis zodiac :
1/ courrez voir le film, je ne peux croire qu'il vous déplaise.
2/ lisez, si je peux me permettre de faire ici un peu de pub, le dossier que lui ont consacré les inrocks la semaine dernière ; à travers un portrait de pitt, une reflexion sur l'usage du temps chez fincher et une critique du film à proprement parler, le dossier fait justement le tour de ces questions

(et ne prêtez pas attention aux griffures de CHRONICART)
(vous faites bien de parler de two lovers, ce sont deux films jumeaux. il faudrait que
j'écrive là dessus sur mon blog, d'ailleurs)

Joachim a dit…

Bon. Il vaut mieux toujours aller voir un film qui vous titille. En l'occurrence, j'étais pour ma part, assez impatient mais en suis ressorti affreusement déçu.
Pas lu la nouvelle, mais l'impression que le film mental qu'on peut s'en faire à la lecture est nécessairement plus riche, plus trouble et évocateur que ce sommet de didactisme et de premier degré vernissé. Certes, il y a bien quelques scènes de couple à sauver, mais sinon vraiment la désagréable impression qu'entre un prologue à la "Long dimanche de fiançailles" et une fin à la "Eternel sunshine...", on navigue vraiment dans un cinéma pseudo merveilleux incroyablement sentencieux et sans même les quelques grammes de malice ou de fantaisie que l'on croise tout de même au détour des films de Gondry, Jeunet ou Zemeckis.
Assez d'accord avec la critique de Chronicart sur le film, en fait.
Sinon, la terreur du temps, elle était effectivement dans "Zodiac"... Maintenant, Fincher reviendra-t-il à ce niveau ? (et je précise que je continue, surtout après ce dernier opus) à plutôt défendre Panic Room et surtout Fight Club.
Et la grande histoire d'amour intemporelle minée par la terreur du temps et de la dégénérescence, elle était, dans "La mouche" de Cronenberg. Je crois vraiment que pour réussir à négocier de telles émotions, il faut les faire passer en contrebande (en "sujet caché") dans des films limite série B, plutôt que de nous les asséner, souligner à chaque plan d'un pensum qui cherche la performance cinématographique et sentimentale à chaque seconde.
Bon, maintenant, j'ai quand même hâte de voir le prochain Fincher...

Buster a dit…

Bon, j’ai vu le film et je suis un peu partagé.
C’est vrai qu'il est supérieur à la nouvelle de Fitzgerald qui ne fait que décliner jusqu’à son terme, comme une note biographique, le génial postulat de départ (il n’y a en fait pas d’histoire d’amour).
Pour autant les défauts ne manquent pas: je trouve que le film souffre d’un gros problème de rythme, que Fincher abuse des fondus enchaînés, que l’imagerie kitsch, acceptable en soi s’il s’en dégage quelque chose, manque de lyrisme ou de poésie comme dans les films à petit budget, que les scènes d’hôpital (sur fond de Katrina menaçant!), entre Cate Blanchett mourante et sa fille lisant le journal intime (ce qui sert de fil conducteur au film) sont terriblement pesantes, que les événements s’accumulent sans dépasser le plus souvent le stade de l’anecdote (la faute peut-être à Eric Roth qui ne me semble pas un très bon scénariste). Même l’histoire d’amour impossible entre Brad Pitt et Cate Blanchett manque un peu de folie (sauf lors de leur première rencontre lorsqu’ils sont enfants). On a l’impression que la course du temps qui emporte le film empêche les émotions de s’installer.
Du coup les bonnes surprises sont venues d’ailleurs. D’abord dans la partie Mourmansk du film, notamment la relation que je trouve très belle entre Brad Pitt et Tilda Swinton. Mais aussi et c’est un paradoxe (en ce qui me concerne puisque c’était ça au départ qui me rebutait) dans la première partie, la partie freak du film, lorsque par exemple Brad Pitt, le corps difforme, se déplace avec ses béquilles: tout d’un coup, l’espace d’un instant, le personnage prend chair, on oublie la greffe numérique, on oublie Brad Pitt, et là le film est très touchant.

Anonyme a dit…

assez géniale l’hypothèse "redfordienne" du film. à part ça je crois aussi que roth en surchargeant le récit d’événements plus hétéroclites les uns que les autres, à la forrest gump - plombe pas mal le film.quant aux clichés on pourrait dire que trop de clichés ne tue malheureusement pas le cliché. à l’arrivée le prototype même du film postmoderne, peut-être post -postmoderne par son esthétique "tout-numérique", un des films les plus laids qu’on ait vus depusi longtemps. à réserver aux amateurs de croûtes.
am

Buster a dit…

Oui bon, faut pas exagérer non plus.
Finalement je me demande si Fincher sait y faire avec les personnages féminins. Pour la question du temps, OK c’est présent dans toute son oeuvre (j’ai lu l’excellent article de ‘33 dans les Inrocks) même si là Fincher reste très en deçà de ce qu’il avait atteint dans "Zodiac" (bon, c’est vrai aussi que le sujet permettait plus de complexité), mais pour les histoires d’amour et les personnages féminins, je ne suis pas sûr que ce soit sa tasse de thé. J’ai beau essayé de me souvenir mais dans le "Benjamin Button" je ne revois aucun passage où Cate Blanchett ait vraiment une scène à elle (hormis les scènes d’hôpital, tu parles d’un cadeau). Que ce soit par exemple dans la salle de danse (quand elle exécute maladroitement quelques pas) ou à la piscine, à chaque fois la scène est contaminée, presque sabotée, par l’arrivée de Brad Pitt. La scène de la piscine est significative: Cate finit difficilement sa longueur de bassin puis regarde essoufflée une jeune femme nager et sortir de l’eau sans fatigue apparente. On devine dans son regard un certain désarroi, l’appréhension du poids des ans qui va inexorablement l’éloigner de celui qu’elle aime. Tout est dit, ça pourrait être magnifique, mais non, il faut que Brad Pitt s’immisce dans le plan (alors que dramatiquement parlant il n’a rien à y faire, c’est typiquement un plan "féminin", avec l’eau, le regard, les corps) pour commenter ce que l’on vient de voir, autrement dit nous expliquer ce que l’on avait déjà parfaitement compris.