samedi 28 février 2009

Le bleu de la mer

Bien aimé le Bellamy de Chabrol. Film étrange, totalement flottant, au rythme (faussement?) paresseux, surtout au début, par son côté vacances, heure creuse, limite sieste digestive (par comparaison une série comme "Derrick" semble dopée aux amphétamines). Depardieu est énorme, ogresque, obélixien, occupant à lui seul la moitié de l’écran (c'est fifty-fifty, pour reprendre la formule du film). Qu’est-ce qui m’a plu alors? Justement cette impression diffuse de pente savonneuse (et un peu soporifique), où rien ne semble accrocher, comme glissant entre les doigts. Même la massivité de Depardieu finit par se fondre dans cette espèce d’enfouissement fictionnel où évolue le film, où les ressorts narratifs seraient non pas cassés mais délicieusement usés, à l’image d’un bon vieux sommier qui épouserait la forme (bonhomme) du cinéma d'hier, un cinéma passé (au sens des couleurs et des sentiments - plus qu’à Brassens, auquel le film est en partie dédié, c’est à Souchon que l’on pense), pas celui de la Nouvelle Vague dont Chabrol ne fut dans le fond qu’un "cousin", mais de ce qui en a découlé, le cinéma blafard des années 70, cette esthétique un peu terne, délavée, voire fadasse, qui est celle de la télévision et que personnellement j'aime beaucoup.
On l’aura compris, dans ce genre de film l’intrigue policière n’a strictement aucun intérêt (elle n'en avait déjà pas beaucoup à l'époque des Lavardin), même le secret qui, en dehors de l’alcool, unit Depardieu et Cornillac (le jeune frère) n’est pas l’essentiel. Je ne crois pas que ce soit non plus Depardieu, comme il a été écrit un peu partout (que l’acteur se confonde avec son personnage, et l’auteur à travers lui, c’est le propre des grands films d’acteurs). Non ce qui fait la force de Bellamy c’est que dans ce film tout n'est qu'apparence, comme si le monde n'était plus qu'une triste vitrine (voir l'affiche du film, déjà trompeuse puisqu'elle nous montre un Depardieu en jean, décontracté, plus proche de Belmondo que du commissaire Maigret). La bourgeoisie de province, jadis traitée au vitriol, se réduit ici à un gentil couple d'homos, parfaitement transparents. Pour le coup on n’est pas dans les puissances du faux comme chez Welles (Chabrol ne l’a jamais été de toute façon), mais on n’est pas non plus, du moins on ne l’est plus, dans la dialectique langienne. Dès les premiers plans du film, le panoramique sur la mer à partir de la tombe de Brassens nous fait croire que c'est filmé depuis le cimetière marin de Sète. Or Brassens est enterré de l’autre côté, en contrebas, dans le cimetière des pauvres. Un mouvement mensonger donc qu'épouserait le film dans sa totalité puisque le plan final reprend la même vue sur la Méditerranée. Tout serait truqué, de l’intrigue elle-même (un tissu d’invraisemblances même si c’est tiré d’un fait divers) aux relations de Depardieu/Bellamy avec les autres, aussi bien sa femme (la jalousie qu'il éprouve à son égard semble de pure convention, histoire de se convaincre que son désir est toujours intact), que son frère qu'il maltraite parce que celui-ci le renvoie à ses propres démons (d'où aussi, par effet de compensation, son côté bon samaritain, ce besoin d'aider l'escroc, plus à plaindre qu'à punir), une sorte de miroir appelé à se briser à l’instant fatidique - cette fois je ne dévoile rien -, le seul moment de vérité du film (plus que la confidence sur l’oreiller qui l'a précédé). Là, pendant une fraction de seconde, le récit se troue et le film avec. On pense à Aragon: "le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure", ce qui donnerait finalement au bleu de la mer vu ensuite (un bleu picassien) une autre tonalité que celle du début. Exit Brassens, Simenon, Depardieu et même Chabrol. Quelque chose est passé (qu’on devine après coup, c’est la magie des mises en scène "invisibles"). Quoi exactement? A Libé, ils cherchent encore...

2 commentaires:

dasola a dit…

Bonjour, moi qui aime le cinéma de Chabrol (entre autres les Lavardin), j'ai été déçue par ce film un peu beaucoup ennuyeux. C'est la montagne qui accouche d'une souris. Marie Bunel est très bien. Gamblin et Cornillac jouent les utilités (et on se demande bien pourquoi). Depardieu est très bien dans son rôle mais ce n'est pas suffisant. Merci pour la précision concernant la tombe de Brassens. L'hommage à Simenon, je ne l'ai pas vu. Bonne après-midi.

Buster a dit…

Et pourtant il y a quelque chose de beau dans ce côté désoeuvré du film, comme si Chabrol avait atteint une sorte de détachement serein, à la manière d’un vieux maître qui n’a plus rien à prouver. Plus de regard caustique ni de ton goguenard, tout est "neutralisé", au niveau du fond comme de la forme, ce qui rend le film "merveilleusement" déceptif.