mardi 17 février 2009

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Revu Old joy de Kelly Reichardt. Décidément ce film est une pure merveille. Arriver à transcrire avec autant de justesse, autant de délicatesse, les petites failles angoissantes de l’existence, c'est tout simplement prodigieux. Rappelons les faits: deux amis que des choix de vie ont séparés (plutôt des non-choix en ce qui concerne Kurt, le personnage "immature" et gentiment crazy, campé par Will Oldham) se retrouvent le temps d’un week-end pour une balade en forêt, avec comme destination les sources d'eau chaude de Bagby (c'est dans l’Oregon). Loin des bruits de la ville, loin des bruissements du monde, relégués à l’arrière-plan, plus exactement en fond sonore (une émission politique entendue à la radio, au début et à la fin du film), Kelly Reichardt vous fait vivre, au son de quelques accords de guitare (signés Yo La Tengo), une expérience que vous n’êtes pas prêt d’oublier: ça commence par ce qui pourrait être l’ouverture d’un film de terreur (un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps vous propose au téléphone de faire une promenade dans les bois, il dit connaître l’itinéraire mais, en cours de route, se trompe de direction...), ça continue par ce qui pourrait être la scène nocturne, au coin du feu, d’un western gay (l’ami vous confie sa théorie de l’Univers - assimilé à une larme qui tomberait éternellement dans l’espace - mais surtout que vous lui manquez terriblement). Et puis non, rien de tout cela, le soleil réapparaît ("Sunshine" crie Will Oldham, alias Bonnie Prince Billy) et vous voilà parti pour une randonnée écologique au milieu des cours d'eau, des arbres moussus, des fougères et des limaces, avec un chien, bout de bois à la gueule, pour vous accompagner, jusqu’à ces fameuses sources où là, subitement, le temps semble s’arrêter. Un bain chaud dans le creux d’un tronc d’arbre, pendant que s’égouttent les dernières traces de pluie et qu’un oiseau chante. L’ami vous raconte une histoire à dormir debout puis vient subrepticement vous masser le cou. Vous résistez un peu, vous êtes tendu, mais finalement vous vous laissez faire. Et c’est l’extase (ah la main qui glisse dans l’eau). Blissfully yours. Un petit nirvana, un sommet de sensualité. Et après? Après, rien, le vide absolu, terrifiant, comme toujours après de tels moments, si intenses. C’est le retour à la ville, vous êtes songeur (vous attendent, à la maison votre femme qui elle-même attend un enfant, et demain le boulot), lui est totalement perdu (personne ne l’attend): "La tristesse n’est qu’une joie passée"...

3 commentaires:

Joachim a dit…

Tiens, c'est marrant. J'avais trouvé ce film, au contraire, d'une sagesse confondante dans sa forme (écriture, découpage, interprétation), même si le propos reste évidemment touchant. Pour ma part, ressenti aucun trouble devant la façon de filmer la nature. Tout le contraire de Blissfully yours, pour moi. Me suis demandé si on n'était pas devant un gentillet "téléfilm arty", ne devant son aura qu'à ce que l'on sait par ailleurs de Will Oldham, du cinéma indépendant américain, etc... Faudrait peut-être que je le revoie alors... Cependant, j'ai vu "Wendy et Lucy", le prochain de Kelly Reichardt qui sort bientôt et je le trouve très nettement supérieur (beaucoup plus incarné et d'une simplicité qui confine à la limpidité). Du bonheur donc en perspective...

'33 a dit…

ah, tiens, ça me redonne soudain très envie de voir wendy et lucy (la semaine prochaine logiquement), que des collègues me déconseillaient. Sur Old Joy, je suis entre vous deux. Une scène ou deux m'ont vraiment marqué, mais je ne trouve pas le film au niveau de BY, non.

Buster a dit…

Eh bien cette fois nous ne sommes pas vraiment d’accord. Le film n’est pas si sage que ça, pas si gentillet non plus, il véhicule un vrai trouble mais peut-être pas au sens disons ravissement du terme (en cela "Blissfully Yours" était en effet plus fort), qui tient moins au rapport des personnages avec la nature (beau malgré tout, loin des cucuteries de Pascale Ferran dans "Lady Chatterley") qu’à celui, très flottant, qui existe entre les deux personnages. Il y a là comme une sorte d’Unheimliche, quelque chose même d’angoissant qui doit évidemment au personnage de Will Oldham, non pas qu’il représente une menace (on comprend assez vite qu’il est inoffensif, ce qui pour certains rendrait le film déceptif) mais parce qu’il apparaît aux yeux de son ami (auquel on tend inconsciemment à s’identifier puisque incarnant la norme) comme quelqu’un à la fois de familier (avec qui on peut évoquer des souvenirs communs) et d’inconnu (par son côté doux dingue qui par moments le rend totalement étranger). La réussite du film vient en grande partie de là, Kelly Reichardt ne se contente pas de pointer l’écart entre le rebelle (qui ne tient pas socialement son rôle) et le type responsable (qui lui au contraire le tient, au risque du conformisme), elle fait naître un vrai malaise, qui touche à ce drôle de sentiment, très dérangeant, quand -je me répète-, au hasard d’une parole ou d’un comportement, quelqu’un de proche vous apparaît subitement étranger... Bon là il faudrait développer un peu plus.
Sinon rien de "arty". La splendeur visuelle du film ne me paraît pas du tout artificielle (il faut rappeler que ce film, du 16mm gonflé en 35, n’a coûté que 30000 dollars, comme quoi on peut faire des films plastiquement très beaux avec très peu d’argent), au contraire, on ressent que tout ça est nourri de l’intérieur, je veux dire de la propre expérience de Kelly Reichardt, elle-même adepte des grandes balades en forêt (avec sa chienne Lucy), et que chez elle l’esthétisme est surtout une manière de rendre hommage à la nature américaine... là aussi il faudrait développer, mais bon il est tard...