mercredi 4 février 2009

[...]

Vu le Chant des oiseaux d’Albert Serra. Que dire qui n’ait déjà été dit? C’est un film littéralement extra-vagant, qui s’avance là où on ne va jamais mais en même temps sans trop savoir où il va. Paradoxe comme l’est ce mélange de sublime et de grotesque, de grâce (la splendeur quasi hypnotique des plans) et de pesanteur (les corps trop lourds et encombrants des Rois mages), ce qui faisait déjà le prix du premier film Honor de cavalleria.
Les critiques ont trouvé un terme pour défendre les films réputés difficiles, austères et un brin ennuyeux, ils parlent de films "exigeants". Le Chant des oiseaux est un film exigeant, moins pour le spectateur, rompu depuis longtemps à ce genre d’exercice (les Straub sont passés par là), que pour le cinéaste lui-même, s’imposant des règles de tournage (acteurs non-professionnels, paysages insolites, longs plans-séquences étirés au maximum et comme enregistrés à l’état brut...) qui font de ses films, sans véritables scénario ni dialogues, d’incroyables expériences. Et comme dans toute expérience, une incertitude totale quant au résultat. On passe par tous les états: sidération (c’est beau), amusement (c’est absurde), exaspération (c’est long), avant de recommencer, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un état finisse par l’emporter sur les deux autres. Le plus souvent c’est la beauté d’un plan (de Sjöström à Snow) qui l’emporte, tels ces paysages de glace ou de sable, saisis dans toute leur matérialité (ah ce noir et blanc granuleux, s’effilochant par instants jusqu’à devenir entièrement gris, enfin du numérique qui ne verse pas dans l’hyperréalisme), une beauté qui peut confiner à la pure poésie (les Rois mages dans l'eau, filmés en contre-plongée). Parfois c’est l’absurdité d’une situation (Beckett forcément) qui l’emporte, telles ces discussions à n’en plus finir pour savoir si on passe par là ou si, allongés les uns contre les autres parmi les branches (alors que le paysage semble désertique à perte de vue!), untel peut se pousser un peu. Il arrive même que beauté et absurde se confondent, comme dans la séquence où les trois personnages s'éloignent lentement avant de disparaître derrière une dune, puis, au bout d'un certain temps, de réapparaître suivant une direction opposée.
Mais il arrive aussi que l’exaspération prenne le dessus. Ainsi la séquence avec Marie, Joseph, l’agneau et l’enfant Jésus, la partie faible du film, où la magie n’opère plus vraiment (normal, me direz-vous, puisque les Rois mages y sont absents). Le film jouant beaucoup sur la spontanéité des acteurs, on notera que ça fonctionne avec les acteurs qui n'appartiennent pas au milieu du cinéma (du maçon à l'ancien prof de tennis) et nettement moins avec ceux qui en font partie (Joseph est joué par un critique de cinéma, Marie par une productrice), comme si une certaine innocence, par rapport aux enjeux du film, était nécessaire pour que l’alchimie se produise. C’est sûrement une coïncidence mais cela m’a intrigué. En tous les cas, c’est bien la présence de ces trois Rois mages qui permet au Chant des oiseaux d’échapper aux dangers du film contemplatif comme aux écueils du cinéma "art et essai" ou de certains films expérimentaux, style Pointligneplan. Et finalement c’est tout le défi du film que d'arriver ainsi à maintenir le cap sans s'égarer dans les impasses d'un cinéma trop cérébral ou trop sensoriel, n’y réussissant pas toujours (déjà Honor de cavalleria déviait de sa ligne sur la fin), l’étoile qui le guide disparaissant parfois, elle aussi, derrière un nuage (que serait alors, dans l'esthétique du film, une trop grande volonté d'abstraction, un trop grand souci de radicalité), mais pas suffisamment, heureusement, pour nuire à sa réussite...

4 commentaires:

sébastien a dit…

D'accord mais c'est quand même terriblement chiant.

Buster a dit…

Ah c'est sûr, c'est pas du jus d'Apatow.

Joachim a dit…

Très beau texte et très belle analyse des sentiments qui traversent le spectateur (en tous cas au moins nous deux parce que je me suis tout à fait reconnu dans ce mouvement de balancier que vous décrivez) devant ce film. J'en viens même à me demander si l'ingratitude, l'imperfection, en tous cas l'idée de ne pas tenir une ligne tout à fait continue sur la longueur du film ne le rendait pas paradoxalement encore plus abouti. En tous cas, cela m'interroge aussi sur ma première impression sur Honnor (en gros, si ça avait duré 40 minutes, j'aurais trouvé ça génial, sur un long-métrage, j'ai senti la dilution). Peut-être cette dilution renforce-t-elle aussi le propos de Serra qui n'est que d'évoquer l'extinction, l'épuisement (sans compter que ce cinéma paraît prendre en compte le propre épuisement du cinéma dit d'auteur et plus largement des grands récits, d'où la nécessité d'en repasser par les mythes). Et paradoxalement, cette imperfection réinterroge certains autres films "radicaux" qui, à côté, paraissent bien carrés. Je pense au "Gerry" de Gus van Sant (que j'adore pourtant) mais qui, à côté des films de Serra paraît encore charpentée par sa progression scénaristique bien carrée et ses "arrêts contemplatifs".
J'espère arriver à parler plus longuement de ce film, mais passer après vous, ça ne va pas être facile... Rendez-vous peut-être dans quelques jours sur mon blog, donc...

Buster a dit…

Tout ça est très juste. J'attends la suite avec impatience.