jeudi 29 janvier 2009

Plaisirs bunuéliens

Petite pause alcoolisée, comme une page de pub, offerte par Buñuel himself, avant de revenir sur ses films mexicains:

"Il me faut maintenant parler des boissons. Comment c’est un chapitre sur lequel je suis pratiquement intarissable - une conversation à ce sujet avec le producteur Serge Silberman peut réellement durer des heures - je m’efforcerai d’être très concis. Que ceux qui ne sont pas intéressés - malheureusement, il y en a - sautent quelques pages.
Par-dessus tout je mets le vin, et plus particulièrement le vin rouge. On trouve en France le meilleur et le pire (rien de plus ignoble que "le coup de rouge" des bistrots de Paris). J’ai une grande tendresse pour le Valdepeñas espagnol qui se boit frais, dans une outre en peau de chèvre, et pour le Yepes blanc de la région de Tolède. Les vins italiens me semblent truqués.
Il existe aux Etats-Unis de bons vins californiens, le Cabernet et d’autres. Je bois quelquefois un vin chilien ou mexicain. C’est à peu près tout.
Bien entendu je ne bois jamais de vin dans un bar. Le vin est un plaisir purement physique, qui n’excite en aucune manière l’imagination.
Dans un bar, pour provoquer et entretenir une rêverie, il faut du gin anglais. Ma boisson préférée est le dry-martini. Etant donné le rôle primordial que le dry-martini a joué dans cette vie que je raconte, je dois lui consacrer une page ou deux. Comme tous les cocktails, le dry-martini est probablement une invention américaine. Il se compose essentiellement de gin et de quelques gouttes d’un vermouth, de préférence du Noilly-Prat. Les véritables amateurs, qui aiment leur dry-martini très sec, allaient jusqu’à prétendre qu’il fallait simplement laisser un rayon de soleil traverser une bouteille de Noilly-Prat avant d’aller toucher le verre de gin. Un bon dry-martini, disait-on à une certaine époque en Amérique, doit ressembler à la conception de la Vierge Marie. On sait en effet que selon saint Thomas d’Aquin le pouvoir générateur du Saint-Esprit traversa l’hymen de la Vierge "comme un rayon de soleil passe à travers une vitre, sans la briser". De même pour le Noilly-Prat, disait-on. Mais cela me semble un peu excessif.
Autre recommandation: il faut que la glace utilisée soit très froide, très dure, pour qu’elle ne lâche pas d’eau. Rien n’est pire qu’un martini mouillé.
Qu’on me permette de donner ma recette personnelle, fruit d’une longue expérience, avec laquelle j’obtiens toujours un assez vif succès.
Je mets tout le nécessaire dans le réfrigérateur le jour qui précède la venue de mes invités, les verres, le gin, le shaker. J’ai un thermomètre qui me permet de vérifier que la glace est à une température d’environ vingt degrés au-dessous de zéro.
Le lendemain, quand mes amis sont là, je prends tout ce qu’il me faut. Sur la glace très dure je verse d’abord quelques gouttes de Noilly-Prat et une demi-cuillerée à café d’angostura. J’agite le tout, puis je vide. Je ne garde que la glace, qui porte la trace légère des deux parfums, et sur la glace je verse le gin pur. J’agite encore un peu et je sers. C’est tout, mais il n’y a rien au-delà.
A New York, dans les années quarante, le directeur du Musée d’Art Moderne m’apprit une version légèrement différente. Au lieu d’angostura, on ajoutait un peu de pernod. Cela me parut hérétique, et d’ailleurs la mode a passé.
A coté du dry-martini, qui reste mon favori, je suis le modeste inventeur d’un cocktail qui s’appelle le Buñueloni. En réalité il s’agit tout simplement d’un plagiat du fameux Negroni, mais, au lieu de mélanger du Campari au gin et au Cinzano doux, je remplace le Campari par du Carpano.
C’est un cocktail que je prends de préférence le soir, avant de passer à table. Là encore la présence du gin, qui en quantité domine les deux autres composants, assure un bon fonctionnement de l’imagination. Pourquoi? Je n’en sais rien. Mais je le constate.
Comme on l’a sans doute compris, je ne suis pas un alcoolique. Certes, toute ma vie, à certaines occasions, il m’est arrivé de boire jusqu’à tomber par terre. Mais la plupart du temps il s’agit d’un rituel délicat, qui ne procure pas une ivresse véritable mais une sorte de griserie, de bien-être calme, qui ressemble peut-être à l’effet d’une drogue légère. Cela m’aide à vivre et à travailler. Si on me demande si je connus l’infortune, un seul jour de ma vie, de manquer d’une de mes boissons, je dirai que je n’en ai pas souvenir. J’ai toujours eu quelque chose à boire, car j’ai toujours pris mes précautions.
Par exemple j’ai passé cinq mois aux Etats-Unis en 1930, à l’époque de la prohibition, et je crois que je n’ai jamais autant bu. J’avais à Los Angeles un ami bootlegger - je me le rappelle très bien, il lui manquait trois doigts à une main - qui m’apprit comment reconnaître le vrai gin de gin falsifié. Il suffisait d’agiter la bouteille d’une certaine manière: le vrai gin produisait des bulles.
On pouvait aussi trouver du whisky dans les pharmacies, sur ordonnance, et dans certains restaurants on servait le vin dans des tasses à café. A New York, je connaissais un bon speak-easy ("parlez bas"). On frappait d’une certaine façon à une petite porte, un judas s’ouvrait, on entrait en vitesse. A l’intérieur, c’était un bar comme un autre. On y trouvait tout ce qu’on voulait.
La prohibition fut réellement une des idées les plus absurdes du siècle. Il faut dire qu’à cette époque-là les Américains s’enivraient férocement. Depuis, je crois qu’ils ont appris à boire.
J’avais aussi un faible pour les apéritifs français, le picon-bière-grenadine par exemple (boisson favorite du peintre Tanguy) et surtout le mandarin-curaçao-bière, qui m’enivrait très vite, plus brutalement que le dry-martini. Ces compositions admirables sont par malheur en voie de disparition. Nous assistons à une effroyable décadence de l’apéritif, triste signe des temps, parmi d’autres.
Bien entendu je bois de temps en temps de la vodka avec du caviar, de l’aquavit avec du saumon fumé. J’aime les alcools mexicains, la tequila et le mezcal, mais ce ne sont que des succédanés. Quant au whisky, il ne m’a jamais intéressé. C’est un alcool que je ne comprends pas... (Luis Buñuel, Mon dernier soupir, 1982)

Aucun commentaire: