samedi 10 janvier 2009

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C’était donc ça... Une amie, apparemment bien informée, m’avait laissé entendre que dans le Top 10 des Cahiers, il y aurait cette année une grosse surprise, un truc énorme, auquel personne ne s'attendait. Hein, euh, quoi? Tu peux m’en dire plus, lui avais-je demandé. Pas question, m’avait-elle répondu. Allez, sois sympa... Non non, tu verras bien... Bon, elle n’avait rien voulu me dire, me laissant ainsi dans l’expectative. Un truc énorme, qu’est-ce que ça pouvait bien être? Des films qui avaient fait l’événement en leur temps et auraient disparu au moment du bilan? Bof, c’est monnaie courante... D’ailleurs, c’est encore ce qui s’est passé cette année avec Entre les murs et la Vie moderne. En fait, non, la grosse surprise c’était Cloverfield de Matt Reeves, arrivé au sommet du classement, certes derrière l’intouchable Redacted de De Palma et l’emblématique En avant, jeunesse de Pedro Costa, mais devant des poids lourds comme No country for old men, Two lovers et Valse avec Bachir. Et ça, c’est vrai, je ne m’y attendais pas. D’autant qu’ils n’en avaient pratiquement pas parlé aux Cahiers de Cloverfield, juste une petite note de Tessé dans le numéro de février. Oui mais voilà, à l'arrivée, le film se trouve bel et bien troisième de la liste. Burdeau le place même devant le Costa et le De Palma, pourtant longtemps considérés comme les deux seuls chefs-d'œuvre vus en 2008. Ah Burdeau... qui, au passage, nous aura gratifié, avec son texte sur Phénomènes, de la plus mauvaise critique de l'année (celle de Renzi sur Two lovers n’est pas mal non plus dans son genre). Pour être franc, les Cahiers étaient quand même revenus sur Cloverfield, dans le cadre du Festival d'automne et de "Cinéma en numérique" (cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille), justement par la voix de Burdeau qui pour l'occasion s'était fendu d'un texte typiquement "burdélien" dont je livre ici l'essentiel:

"Pour certains c’est le film de l’année. Le film qu’il faut avoir vu, en tout cas, pour être au clair quant au réexamen contemporain de nos vieilles histoires: Bazin, le réalisme, l’enregistrement... Car le numérique est lui-même une vieille histoire, on commence à le savoir: cinéma de part en part documentaire, direct, archiviste. Films trouvés à la décharge, pendant ou après la chute. Même pas la peine de se demander si ce cinéma restaure la croyance: il est là, irréfutable. Incrédible mais cru. (...) Le voyeurisme n’est plus un problème, et la manipulation n’est plus dans l’œil du voyeur: elle est autour, dans l’ahurissant ballet de monstres et de soldats, d’immeubles en ruines et de poussières orchestré par le producteur J.J. Abrams et le cinéaste Matt Reeves. Que le cinéma aille à sa perte, c’est le seul cinéma. On n’a pas oublié la recommandation de Duras. Elle nous accompagne. Avec le numérique et son documentaire intégral, ces mondes qui tombent sans cesse sous nos yeux et rien que pour nos yeux, on y est: dans la perte, plein champ. Non, c'est mal dire: c’est elle, la perte, qui va maintenant au cinéma. Elle y va et elle en vient, même combat. Alors les films pourraient être le dernier recours. Tout ce qu’il y a, tout ce qui demeure. Le dernier réel. Ils vont même jusqu’à présenter l’archive de désastres futurs..."

Hum... Evidemment il ne s'agit pas là d'une vraie critique. Mais quand bien même Burdeau aurait souhaité faire la critique du film, il y a fort à parier qu'il serait, comme d'habitude, passé "à côté", la question du numérique demeurant ici la seule chose qui l'intéresse, les films n'étant jamais critiqués en tant que tels, mais toujours abordés de façon très générale, à travers ce qu'ils disent de l'état du monde et leur place dans le cinéma contemporain. Or, faut-il le rappeler, le numérique n'est qu'une avancée technique qui pour le moment a davantage révolutionné la pratique du cinéma qu'elle n'a instauré une nouvelle manière de voir les films. J'en veux pour preuve que ces films tournés en numérique sont bien souvent retravaillés pour que cela fasse plus "cinéma". Voyez Cloverfield, c'est filmé au caméscope, mais l'image à l'écran n'est pas celle que l'on voit habituellement sur YouTube, c'est beaucoup trop net (et pour le coup pas assez "Net"), ça ne trompe personne (pas de pixellisation ici, sauf dans le dernier plan). Si J.J. Abrams (le créateur d'"Alias" et de "Lost") a voulu retranscrire ce qu'il appelle la "youtubisation du monde", à travers l'amateurisme de la prise de vue (qui rappelle aussi les films familiaux tournés jadis en Super-8), lui et son réalisateur ne jouent pas le jeu à fond, on reste dans le pastiche (ce qui était déjà le cas de Redacted), il y a là un maniérisme évident, acceptable en soi, mais qui pour le coup relativise, voire invalide, ce que dit Burdeau de la "perte" au cinéma. Convoquer Duras n'a aucun sens. Rien à voir avec la négativité, c'est même tout le contraire.
Cela dit, Cloverfield n'est pas un mauvais film, c'est un bon petit film de genre (passé les vingt premières minutes, assez pénibles), film à la fois catastrophe et de monstre, dans lequel les auteurs combinent astucieusement des recettes éprouvées: monstre mythique à la Godzilla, caméra subjective à la Blair witch project, esthétique du jeu vidéo, etc. Mais pour le côté "documentaire intégral", faut pas exagérer (dans son registre, la Nuit des morts-vivants de Romero allait beaucoup plus loin). C'est du cinéma sans auteur (manifeste), ni héros (véritable), mais dont l'originalité tient non pas à une remise en cause du voyeurisme et de la manipulation des images, comme le croit Burdeau (qui reprend là ce qu'il disait déjà à propos de Redacted, sauf que Abrams et Reeves n'ont pas la même "histoire" que De Palma), car la question ici n'est pas celle du "tout voir" ou du "voir à tout prix" mais de la "trace", du besoin d'immortaliser les scènes, comme le dit d'ailleurs le vidéaste amateur... donc l'originalité disais-je ne tient pas à toutes ces questions relatives au régime des images, et déjà mille fois posées, mais à la dynamique du film, ce mouvement qui pousse les personnages à aller toujours de l'avant, et non à fuir. Le film se présente d'ailleurs comme l'antithèse de Phénomènes, c'est peut-être pourquoi Burdeau le préfère à celui de Shyamalan, plébiscitant les films qui "foncent" droit devant eux, comme le Tarantino l'an dernier, contre ceux qui prennent leur temps, voire par instants rebroussent chemin. Le problème est que si cela permet d'éviter les habituelles scories scénaristiques qui souvent plombent ce genre de film (psychologie gnangnan des personnages, allégorie poussive du 11-septembre, symbolique forcée du monstre, etc.), sachant que la part énigmatique et behavioriste du récit est aussi la marque de fabrique des séries d'Abrams (Cloverfield devait à l'origine être une série), bref si la dynamique du film est un atout, elle se révèle aussi un handicap, puisque incapable de prendre véritablement à sa charge le récit, réduit ici à une sorte de canevas informe, alors qu'à la base il y a une histoire d'amour entre deux personnages, et que c'est même ça qui conditionne le mouvement du film. Mais là rien, le film apparaît comme une longue bande-annonce, pas déplaisante, mais une bande-annonce quand même, dépliant tous les temps forts du film, sans que rien n'advienne, au niveau du récit, en dehors de ce qui est enregistré.
En tous les cas, si on aime le film, pas la peine comme le fait Burdeau de l'inscrire dans un quelconque courant - historique, théorique... - pour justifier le plaisir procuré. Il y a chez Burdeau une incapacité foncière à assumer ses "coups de cœur", ce rapport intime à l'œuvre qui nourrit tout travail critique, il faut toujours qu'il les justifie par des considérations assez prétentieuses, qui se veulent d'une haute tenue intellectuelle mais restent souvent approximatives, sinon hors sujet. Considérer Cloverfield comme le meilleur film de l'année, c'est un peu fort de café, mais bon, pourquoi pas. L'essentiel est de nous dire ce qui plaît à ce point dans le film et non de partir, la tête dans la guidon, dans des explications fumeuses qui ne débouchent sur rien, hormis une belle séance de surplace.

4 commentaires:

'33 a dit…

c'est dit.
(je conseille aussi la critique du che par er, inouie)

Joachim a dit…

Belle critique de la critique.
Cela dit, je n'en suis pas totalement sûr (parce que j'étais trop jeune) mais il me semble que les délires interprétatifs sur "l'état des images et du monde" n'ont pas attendu le numérique puisqu'on doit bien trouver dans les revues des années 80 des élucubrations plus ou moins deleuzo-pertinentes à propos de "Tron" (d'ailleurs Speed racer serait-il son remake caché?), "Roger Rabbit" voire "Ghostbusters" (films estimables, soit dit en passant surtout les deux premiers si je fais confiance à mes souvenirs).

Et puis si j'étais Michel Ciment, je dirais que les lecteurs ont bien plus la tête sur les épaules que la rédaction puisqu'eux sont revenus aux valeurs sûres et n'ont retenu ni Cloverfield ni En avant jeunesse et "ne suivent donc pas les délires rédactionnels sur des blockbusters ou des oeuvres décourageantes de radicalité" (mais je dis ça en me mettant à la place de MC puisque je trouve le film de Costa admirable).

Buster a dit…

C’est sûr, la question du numérique n’est qu’un nouvel avatar de l’éternelle question sur "l’état des images et du monde", avec cette particularité que le numérique introduit, en tant que réalité virtuelle, une subjectivité absolument nouvelle, qu’il s’agisse du rôle de l’auteur (perte de la toute puissance du "je"), de la position du spectateur et du statut même de l'oeuvre, il y a là quelque chose à repenser mais qui n’est pas très opérant (pour le moment du moins) dans le cinéma disons commercial (par opposition au cinéma expérimental). C’est le reproche qu’on peut faire à ceux qui plaquent sur les films des théories empruntées aux autres arts du numérique, surtout si cela se fait au détriment de tout travail critique. Rien de plus dévalorisant pour les oeuvres que de les inscrire dans de vastes courants esthétiques sans pointer d’abord ce qui fait leur singularité, car pour moi ce qui compte dans un film n’est pas ce qui le rapproche des autres mais bien ce qui l’en distingue, c’est cette singularité et le rapport que l’on noue avec elle, autant dire notre propre subjectivité, qui doit primer dans une critique, le reste c’est bon pour les universitaires.
Sinon pour répondre à ’33, je n’ai pas encore lu la critique de Renzi sur " Che" (j’attends de voir le film, sauf que pour l’instant je n’en éprouve aucune envie), mais bon je viens de la survoler, et c’est vrai que ça a l’air délirant, sa conception de la dialectique hégélienne me semble plus que rudimentaire, faudrait qu’il relise Kojève, et son application au film plutôt tiré par les cheveux (et la barbe), de quoi se faire flinguer sur les forums (il doit aimer ça, c’est pas Dieu possible).

SBJr a dit…

j'ai sincèrement l'impression que burdeau déteste le film sur lequel il écrit; ça se sent dans les tournures.
zéro rapport avec les films, donc, en effet