jeudi 1 janvier 2009

13 à la douzaine

Quelques notes sur ce qui restera pour moi les 12 (+1) moments les plus forts de l’année. Je ne parle que des films sortis en salles et de ceux inédits que j’ai découverts pour la première fois en 2008. Par ordre chronologique:

En avant, jeunesse de Pedro Costa. Un film que j’aurais aimé aimer davantage, mais qui m’a plus impressionné par sa maîtrise que véritablement touché. Loin du choc émotionnel que m’avait procuré en son temps Dans la chambre de Vanda. Et cependant, comment nier la puissance de figuration de ce film, cette incroyable sensation de surgissement à chaque apparition des personnages, si forte qu’ils en deviennent presque sur-réels. [au passage, la ligne "Ford-Straub-Costa", défendue par certains, vous y croyez vous?, ce n’est pas parce que le troisième aime le deuxième qui aime le premier que ça crée nécessairement une ligne]

Sweeney Todd de Tim Burton. La grande énigme 2008. Comment l'un des films les plus laids de l'année peut-il accoucher d'un dernier plan aussi fabuleux? A l'heure qu'il est, je n'ai toujours pas la réponse.

A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson. Une première heure fantastique, avec toutes ces minifictions en marge du récit, comme autant de petits bonheurs qui progressivement se trouvent gagnés par une irrépressible mélancolie. Des films qui font rire (jaune) les filles et larmoyer les garçons, ça existe. La preuve.

Des quatre films de Mizoguchi vus cette année, le plus beau - les Sœurs de Gion (1936) - n’est pas un inédit. Seuls le sont les trois du coffret "Mizoguchi, les années 30": la Cigogne en papier, Oyuki la vierge et les Coquelicots, trois films de 1935, qui n’ont pas la splendeur des œuvres à venir, mais n’en restent pas moins extraordinaires, surtout le premier, un film fragile, comme la plupart des Mizoguchi de cette époque: une lumière qui vacille, un couteau dont le tranchant brille sous l’effet de la lune... Le flash-back du début, introduit simultanément par les deux personnages, est prodigieux, on y trouve déjà cette étonnante liberté de la caméra chez Mizoguchi, qui épouse non pas un point de vue mais la part émotionnelle, donc mouvante, qui existe derrière tout regard.

Phénomènes de M. Night Shyamalan. A chaque nouveau film, le petit génie du cinéma hollywoodien franchit un cap (l'essoufflement perçu dans la Jeune fille de l'eau n'était qu'un leurre, non seulement parce que Shyamalan ne cesse de progresser de film en film, mais surtout parce que ce film assez ingrat, assez retors aussi, je l'ai trouvé beaucoup plus passionnant à la seconde vision). Ici l'auteur tutoie les sommets, dans la manière d'agencer son récit, à la fois complexe et limpide, enfin débarrassé de ses coquetteries habituelles (bon, il y en a encore quelques unes). C'est du grand art, qui vous fait pénétrer dans le plus merveilleux des jardins, là où les sentiers bifurquent.

Li per li, la "féerie critique" de Pierre Léon (1994). Un film longtemps invisible et que l’on peut enfin voir "à l’œil" sur Dailymotion. Jamais distribué, c’est tout simplement le plus beau film français que j'ai vu cette année (même sur ordinateur!). Je renvoie à ma note du 19 juillet.

Ayant raté en 2006 la rétrospective à la Maison de la culture du Japon, j’attendais beaucoup du cycle Naruse sur Cinécinéma Classic, un auteur dont finalement je ne connaissais pas grand-chose, juste deux ou trois classiques (l’Eclair, Nuages flottants...). Eh bien, je n'ai pas été déçu, je crois même que j’ai éprouvé là mes plus fortes émotions de l’année. Je pense bien sûr à la dernière partie de Tourments (1964), absolument sublime, mais aussi au finale de Quand une femme monte l'escalier (1960) presque aussi émouvant. Je pense encore à l’étonnante construction d’Au gré du courant (1956), très tourneurienne dans la façon dont les séquences s’enchaînent, ainsi qu'à l’improbable mixité de Nuages épars (1967), qui voit des personnages antonioniens confrontés à des situations sirkiennes. Et que dire de l’impalpable mouvement de Courant du soir (1960), véritable condensé de l’art narusien (bien que cosigné par Yuzo Kawashima), le seul inédit du cycle (avec le Sifflement de Kotan), un mouvement longtemps imperceptible, car noyé au milieu des intrigues du film, mais qui finit par émerger, à mesure qu’évoluent les personnages féminins (comme toujours chez Naruse), au point que c’est seulement à la fin que l’on comprend que quelque chose d’essentiel, car touchant à la vie même, (s’)est passé.

Christophe Colomb, l’énigme de Manoel de Oliveira. Le film le plus captivant de l’année, au sens où il vous prend dans ses rets et ne vous lâche plus, vous emmenant là où peu de films aujourd'hui sont capables d'aller. C’est Un film parlé (même imagerie de carte postale) mais moins amer, moins "fin de l’histoire", renouant au contraire avec les principes, autant dire les origines, du grand récit. J’y reviens dans la note qui suit.

La Frontière de l’aube de Philippe Garrel. Un grand film malade, comme on dit, et qui à ce titre laisse des traces, comme autant de séquelles, difficiles à effacer dans la mémoire du spectateur, surtout garrélien. Voir ma note du 19 octobre et celle du 27.

La Vie moderne de Raymond Depardon. C’est surtout pour M. que je cite le film, même si moi aussi j’y ai été sensible. Moins par l’utilisation du scope, la composition des plans, la part autobiographique du film, que par l’extraordinaire présence des personnages, qui doit plus à la dimension temporelle, propre au monde paysan, que Depardon arrive à saisir qu’à la façon dont le cinéaste travaille ici l’espace.

Quatre nuits avec Anna de Jerzy Skolimowski. Un film magistral, c'est-à-dire mené de main de maître, mais avec lequel j'ai eu un peu de mal, comme avec celui de Costa. Skolimowski force l'admiration, et si on ne peut être qu'admiratif devant tant de maîtrise, on reste quand même très loin de ses meilleurs films, à commencer par Deep end. Pourquoi alors je le retiens? Pour son abnégation, cette hargne chez Skolimowski à faire non pas aimer mais accepter son film, tel qu'il est. Une nuit n'aurait pas suffi, elle n'aurait provoqué qu'indifférence. Deux et c'est l'agacement. Avec trois, un malaise s'installe. En nous en imposant quatre, qui plus est assez répétitives, non seulement le malaise grandit mais le rapport de force finit par s'inverser. Le film gagne en folie, en liberté et tient, à l'usure, son pari. Chapeau.

Two lovers de James Gray. Film magique, magnétique, sur lequel je ne reviens pas. Voir ma note du 30 novembre et celle du 17 décembre.

Versailles-chantiers de Bruno Podalydès. La version "interminable" de Dieu seul me voit est aussi la meilleure série de l’année. J’y reviendrai prochainement, une fois vu les deux derniers "épisodes"...

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Tu serais pas Axelle Ropert, toi, des fois ?

Joachim a dit…

Ce serait étonnant, à moins que Buster ne soit la personne aux deux personnes.

Joachim a dit…

Cela dit, le jeu concours pour trouver l'identité du tenancier de ce blog reste ouverte.

'33 a dit…

eh bien, nous avons beaucoup de coups de coeur en commun : En avant jeunesse, Darjeeling, Phénomènes, Pierre Léon (merci, je l'ai découvert grâce à vous), La vie moderne, Two Lovers et, et, et Versailles Chantier, merveilleux cadeau de noel qui a sauvé mes fêtes de fin d'année du glauque absolu, disons qui a sauvé mon noël de son conte... Il faudrait aussi que j'y revienne. Pas vu le Oliveira ni le Burton, en revanche le skolimovski, je ne comprends ABSOLUMENT pas de quoi ça parle et étrangement, je ne le lis nulle part, dans aucune critique, comme si tout le monde s'inclinait devant la virtuosité sans oser s'attaquer au sujet... Je reconnais que c'est mené de main de maître, mais pour dire quoi ? pour montrer quoi ? Je ne crois pas être capable de citer un seul plan de ce film, pas plus aujourd'hui que 2h après l'avoir vu...
(bien vu pour Axelle Roppert, c'est stupéfiant !)

Buster a dit…

Euh, bon pour AR rien de stupéfiant, il se trouve que nous avons un peu les mêmes goûts.