lundi 8 décembre 2008

L'homme du fleuve

J’ai toujours eu un peu de mal avec le rock’n roll, le bon vieux rock des familles, mâtiné de country et de blues, tant mon univers a longtemps été celui de la pop (anglaise de surcroît). Aujourd’hui le rock pur et dur m’est devenu plus familier, je sais enfin l’apprécier, même si je reste encore peu sensible à certaines de ses formes, comme le rockabilly. Et ça, je le dois à John Fogerty, le célèbre chanteur-guitariste de Creedence (vous vous souvenez? le blond aux chemises à carreaux). Ah, Creedence! Je ne connais pas de groupe qui ait incarné à ce point l’essence du rock américain. Plus revival, tu meurs... Pour célébrer le 40ème anniversaire de leur premier album, Creedence Clearwater Revival, sorti fin 1968 et dans lequel on trouvait, comme souvent dans les premiers albums des grands groupes de rock, beaucoup de reprises - ici, entre autres, les incontournables "Suzie Q" de Dale Hawkins et "I put a spell on you" de Screamin’ Jay Hawkins - donc, pour fêter l’événement, Universal réédite tous les albums du groupe, du moins les six de la période dorée, ceux qui sortirent sous le label Fantasy entre 1968 et 1972, et qui firent de CCR (prononcez "cicihââr", d’une voix bien nasillarde), le plus grand groupe rock de l’époque. Personnellement je n’ai pas attendu Universal pour découvrir Creedence, Green river doit être un des plus vieux vinyles que je possède. Et à l’entendre aujourd’hui, sautillant par moments sur la platine, j’imagine qu’il a dû tourner des heures et des heures. Cela dit je n’aime pas tout chez Creedence, plus exactement je n’aime pas tout de la même façon. Le rockabilly, je l’ai déjà dit, n’est pas mon truc. C’est pourquoi Cosmo’s factory n’est pas mon album préféré. J’aime les albums dans lesquels se dégage une certaine unité, sans qu’il s’agisse pour autant d’album concept. Je n’ai rien contre les collections de singles dès l’instant qu’un lien, même ténu (mais plus mélodique que rythmique, c’est mon côté pop qui refait surface), les réunit. Rien de pire que les compilations, une horreur absolue pour toute oreille un tant soit peu mélomane. Cosmo’s factory est un réservoir impressionnant de tubes mais un peu trop disparate à mon goût. Les reprises ("Before you accuse me" de Bo Diddley, dont Clapton fit aussi une version, "Ooby dooby" de Roy Orbison, "My baby left me", immortalisé par Presley...) me transportent moins que les morceaux écrits par Fogerty lui-même. Encore que le fameux "Travelin’ band", dans lequel il parodie Little Richard, n’a pas la puissance d’invocation, aux limites de l’envoûtement, de sa version du non moins fameux "I heard it through the grapevine" de Marvin Gaye. En fait, c’est surtout le rock revisité par Fogerty que j’affectionne, cet étrange swamp rock, où se trouvent mélangées toutes les formes de la musique sudiste. Plus que de rock des marais, c’est de "delta rock" qu’il faudrait parler, une sorte de confluent des grands courants musicaux (rythm’n blues, country, qu’il s’agisse de bluegrass avec ses solos de guitare ou de honky tonk, zydeco bien que Fogerty ne joue pas d’accordéon, ce qu’il compensera d’une certaine manière avec l’orgue Hammond dans Pendulum, album très beau mais déjà un peu en retrait par rapport aux précédents, tant Fogerty y cède par endroits au courant dominant: plages procolharumesques, envolées ledzeppeliniennes...). Il y a là quelque chose de magique, comme si Fogerty avait eu accès - pour quelque temps seulement (à peine trois ans) - à un secret perdu, celui des origines, lui permettant de retrouver la "vérité" du rock (notamment dans Willy and the poor boys, le meilleur album de Creedence - c'était d'ailleurs leur préféré -, en tous les cas le plus pur, le plus roots), de ce rock qui, au tournant des années 70, était en train de couper les ponts avec son passé et toutes ses figures légendaires (Fats Domino, Little Richard, Buddy Holly, etc.) pour s’engager dans la voie de la musique progressive, de plus en plus sophistiquée. Fogerty lui redonne ses lettres de noblesse. Et cette noblesse retrouvée porte un nom: "Proud Mary", son premier grand titre (on l'entend sur l'album Bayou country). Tout est déjà là, d’un côté l’énergie, la générosité, la simplicité du rock, de l’autre le style incomparable de Fogerty, la puissance de sa voix (un "cri dense", ah ah), les riffs et les trémolos de sa guitare Silvertone. De quoi brasser tous les grands flux musicaux, à la manière des bateaux à aubes qui jadis remontaient le Mississippi. Un succès planétaire suivi d'une incroyable série de joyaux parmi lesquels:

- sur Green river (1969): "Green river", "Commotion", "Wrote a song for everyone", Lodi", "Sinster purpose"...
- sur Willy and the poor boys (1970): "Down on the corner", "Poorboy shuffle", "Fortunate son", "Side o'the road", "Effigy", sans oublier "The Midnight special" un classique de blues ferroviaire...
- sur Cosmo's factory (1970): "Ramble tamble", "Run through the jungle", "Who'll stop the rain", "I heard it through the grapevine", "Long as I can see the light"...
- sur Pendulum (1972): "Chameleon", "Have you ever seen the rain?", "(Wish I could) Hideaway", "It’s just a thought", "Rude awakening #2"...

autant de morceaux écrits dans une espèce de frénésie, comme si Fogerty pressentait que, à l’instar d’une source, son inspiration pouvait se tarir d'un moment à l'autre. Ce qui advint [même si le ratage de Mardi gras, l'album suivant, est d'abord dû aux autres membres du groupe qui s'étaient mis en tête d'écrire et chanter leurs propres compositions]. Il quitta le groupe que son frère Tom avait déjà abandonné. Sa carrière solo ne fut pas à la hauteur de celle de Creedence, malgré la réussite de Centerfield, où il retrouva, comme dans un sursaut de fierté, toute la magie d’autrefois. Mais il manquait quelque chose... Aussi, au début des années 90, il partit en Louisiane (à moins que ce ne soit dans le Mississippi, je ne sais plus), découvrir enfin cette terre qu'il n'avait eu de cesse de célébrer à travers ses chansons sans jamais y avoir mis les pieds. Et cela donna le magnifique Blue moon swamp...

2 commentaires:

Francky a dit…

C'est bien dans le Mississippi et non en Louisiane que John Fogerty a puisé l'inspiration nécessaire pour finir son album "Blue Moon Swamp", qui effectivement est une pure merveille.

Buster a dit…

OK Francky. "Blue moon swamp" en fait, je ne l'ai pas réécouté depuis une bonne dizaine d'années, mais à l'époque je l'avais trouvé très beau, notamment la chanson "Swamp river days".