mercredi 17 décembre 2008

Les corps conducteurs (2)

Two lovers, suite. C'est un grand film, disais-je, et je ne suis pas le seul à le penser. On notera d'ailleurs que les détracteurs du film (il y en a, fort heureusement, même autour de moi - rien de pire en effet qu'un film qui fait l'unanimité tant cela paraît toujours un peu suspect), que les détracteurs, donc, n'ont pas de véritables arguments à faire valoir, ne sachant trop quoi opposer, se contentant de stigmatiser notre sensibilité (assimilée comme il se doit à de la sensiblerie) ou d'ironiser sur ce petit travers bien cinéphile qui consiste, lorsqu'on aime un film, à le défendre à travers d'autres films, plus réputés (en général des classiques), auxquels il s'apparenterait, et c'est vrai que concernant Two lovers les références ne manquent pas, qu'elles soient évidentes (Hitchcock), avouées (un certain néoréalisme italien) ou secrètes (les autres, propres à chacun)
Très bien. Séchons nos larmes, oublions nos références (oublions même les autres films de Gray, qui de toute façon sont inférieurs à celui-là) et regardons de plus près. Qu'est-ce qui fait la beauté de Two lovers? Qu'est-ce qui fait que ce film, qui pourtant n’a rien d'un chef-d'œuvre (laissons ça aux historiens), nous touche à ce point? C’est assez mystérieux, mais je crois que cela tient d’abord aux trois femmes du film: la belle voisine, insensée et fragile, sur laquelle on flashe mais qui n’est qu’illusion; la mère, douce et inquiète, qui veille sur vous; la future épouse, tendre et posée, qu’on ne voit pas et qui pourtant est bien . Trois femmes pour faire oublier la quatrième, celle qui a disparu et dont le souvenir hante le héros. Quelque chose relie toutes ces femmes, un flux d’amour, qui loin de découper le film en scènes d'anthologie, sous haute tension, comme dans Un conte de Noël (ah zut, j’avais promis de ne plus parler de Desplechin), crée au contraire une charge émotionnelle continue, plus ou moins forte selon les scènes, mais toujours là, potentiellement là, traversant le film, l’éclairant de l’intérieur, à la faveur d’un geste (Gwyneth Paltrow), d’un regard (Isabella Rossellini), d’une expression (Vinessa Shaw), établissant pour le coup, via le héros à qui tous ces moments d’attention et de grâce sont destinés, une sorte de feeling avec le spectateur. Peut-être s’agit-il d’une seule et même femme, la femme sous ses différents avatars, d’importance inégale si on se fie aux apparences, mais en fait parfaitement équivalents (Vinessa Shaw n’est pas moins importante que Gwyneth Paltrow dans l'économie du récit), chaque personnage venant compléter les deux autres. Il y a là une intensité des personnages (féminins) qui fait toute la richesse de Two lovers, un film d’autant plus précieux que tout y advient sans la moindre ostentation (à la différence de qui vous savez...).
Bon, ce que je dis est peut-être faux, mais c’est ainsi que j’ai ressenti le film. La sensation (mot faible en français) éprouvée est aujourd’hui la seule chose qui m’occupe quand je regarde un film, surtout lorsqu’elle vient de l’acteur, et de ce qu’il raconte, en marge du récit, dans sa façon d’occuper l’espace (sa présence) et de vivre son personnage (rien à voir évidemment avec la performance), ces microfictions dont j’ai déjà parlé ailleurs et qu’on ne retrouve plus guère aujourd’hui que dans le cinéma américain, tous ces petits bonheurs fictionnels qui, émotionnellement parlant, sont comparables à ceux que l’on éprouve lorsqu'on écoute une chanson napolitaine. A cet égard, Two lovers est bien la plus belle chanson napolitaine entendue cette année.

5 commentaires:

Erika a dit…

Buster, you are my lover!

Whali a dit…

"rien de pire en effet qu'un film qui fait l'unanimité tant cela paraît toujours un peu suspect"

quel clicheton!

Buster a dit…

Erika > oh yeah!
Whali > ah ouais?

Joachim a dit…

Encore un fort beau et pertinent texte. Cette circulation d'affects entre les personnages féminins me fait aussi comprendre pourquoi j'aime tant ce film-là et nettement moins les précédents de Gray (hormis Little Odessa) car au contraire d'une "diffraction" ou d'un "relais" entre les personnages masculins, je ne voyais que des oppositions tout de même assez schématiques (surtout dans "We own the night"), quelque chose somme toute d'assez binaire que malgré l'indéniable virtuosité de la mise en scène et l'incarnation des acteurs ne parvenait pas à me faire oublier.
Et puis au niveau du casting, il y a tout de même quelque chose d'assez saisissant chez Gray. Il me semble que dans "Two lovers" on voit soudainement Isabella Rosselini devenir âgée alors que le souvenir de la panthère lynchienne est encore toute proche. Il y a là quelque chose d'assez poignant qui se joue presque directement entre l'acteur et le spectateur. Dans The yards, il y avait aussi la "découverte" de Faye Dunaway vieillie, mais qui jouait aussi comme marqueur du temps (le temps que le fils a passé en prison, mais peut-être aussi le temps de la relation entre un acteur, un visage et le spectateur).

Buster a dit…

Entièrement d’accord. Cette circulation d’affects était un peu aussi ce qui se jouait, au niveau masculin, dans le "Darjeeling" de Wes Anderson, mais le défi y était moins risqué puisque déjà inscrit dans le scénario (les retrouvailles de trois frères). Là, et c’est toute la beauté du film, le lien entre les femmes n’est pas établi d'emblée, les femmes seraient même plutôt des "rivales". Mais par la grâce de la mise en scène et l’incroyable "présence" des actrices, cette rivalité de principe (sur laquelle beaucoup de cinéastes auraient lourdement insisté), non seulement n’opère pas mais se transforme en une sorte de communauté bienveillante (un peu comme les nymphes de Rohmer) pour le seul bonheur du héros et donc du spectateur.
Quant à Isabella Rossellini c’est vrai qu’on restait sur ses prestations décalées dans les films de Lynch ou, dernièrement, ses courts-métrages délirants sur la vie sexuelle des insectes! Ici Gray, qui ne cache pas son amour pour le néoréalisme italien, la filme au naturel, sans artifices, comme papa Rossellini devait autrefois filmer maman Bergman. C’est une figure maternelle, mais universelle (à l’opposé de la Junon desplechienne), qui n’a rien de la mère juive ou de la mama italienne. C’est d’ailleurs le personnage central du film si on y réfléchit bien, autour duquel s’organise tout le récit, au point que le dénouement final peut-être vu aussi comme une sorte de retour au giron maternel (à travers le personnage de Vinessa Shaw qui prend d’une certaine manière le relais de la mère, expliquant aussi l'effacement de Gwyneth Paltrow). Le dernier plan est d’ailleurs très troublant: la position de Phoenix auprès de sa future épouse donne l’image d’un enfant devenu trop grand pour tenir sur les genoux de sa mère.