vendredi 5 décembre 2008

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Hunger est le type même de film pour festival (de Cannes surtout): un sujet dérangeant, des images choc, une mise en scène à l’estomac (si je puis dire), de quoi réveiller le critique, plus ou moins abruti par la multiplication des films qu’il voit, et qui recevrait là, avec ce film, un vrai coup de pied au cul, le genre de secousse qui vous fait sortir de votre léthargie et, dans un même élan, vous fait croire que vous venez d’assister à un chef-d’œuvre, alors que vous n’avez vu en fait qu’une œuvre de plasticien, violente, puissante, pas très ragoûtante, qui ne peut que vous poursuivre un certain temps, mais comme n’importe quel événement traumatisant. C’est qu’après un tel film, il faut savoir retrouver ses esprits, la tête sous le robinet, histoire de se remettre les idées bien en place, et repenser sereinement à ce que l’on vient de voir. Et qu’a-t-on vu? Une performance ni plus ni moins. Performance esthétique qui voit l’artiste, car bien sûr c’est un film d’Artiste, avec un grand A (vous avez remarqué, il signe son nom avec le petit "c" de McQueen en haut, comme un exposant, des fois qu’on le confonde avec Joss Randall), qui voit donc l’artiste expérimenter la souffrance des corps et les matières organiques qui s’en échappent. Le blanket and no wash protest des prisonniers de l’IRA n’est que prétexte à travailler une esthétique arty et foncièrement trash. Certes, McQueen a plus de talent qu’un Matthew Barney, "l’homme qui a deux couilles", comme disait Fargier. Mais cela n’en fait pas un grand cinéaste pour autant, quand bien même il serait un grand vidéaste, ce qui n’a rien à voir. Son film n’est qu’un interminable happening, les personnages n’existant qu’à travers ce que leur corps exprime: au début par les déjections, à la fin dans la consomption la plus terrible (la grève de la faim de Bobby Sands). Entre les deux, ce long dialogue entre Sands et le prêtre catholique, un plan-séquence dont on ne saurait nier l’impact mais dont la durée, volontairement étirée (plus de vingt minutes), vient signifier que là encore on est dans la performance, c’est-à-dire l’exacerbation des motifs, au même titre que les murs d’excréments, les rigoles de pisse, les colonies de vers grouillants, les tuméfactions et autres plaies sanglantes - suite aux châtiments infligés par les matons - et pour finir toutes ces ulcérations qui donnent au corps de Bobby Sands un côté noli me tangere. Sauf que la dimension christique qui manifestement traverse le film en fait plus une sorte de dispositif scorsésien, avec tout ce que cela suppose de fascination, qu’il ne renvoie, comme le croit Ciment, à la peinture de Bacon, tant l’art du génial Irlandais, dépassant aussi bien les limites de la figuration que les impasses de l’abstraction, tire sa force de son pouvoir réflexif (beaucoup de ses tableaux sont d’ailleurs sous verre, le spectateur voyant son reflet, autrement dit se voyant en train de regarder le tableau), de sorte que c’est bien l’œuvre qui vous regarde, comme toute œuvre moderne digne de ce nom, et non l’inverse. Le film de Steve McQueen n’en donne lui que l’illusion. C’est d’autant plus dommage que le finale laisse entrevoir à côté de quoi le film est passé, quand Bobby Sands, avant de mourir, se revoit adolescent, courant avec d’autres garçons à travers champs (c’est dans le Donegal, la plus belle région de l’Irlande), ou encore, lorsque seul pendant une épreuve de cross-country (belle séquence vansantienne), il semble subitement détaché du monde, en harmonie avec la nature. Et donc enfin libre...

2 commentaires:

Viggo a dit…

Enervé par ce film, mais j'ai toujours du mal à écrire sur ce que je n'aime pas (difficulté d'aller contre ? suis-je désarmé ?). Va bien falloir que je m'y mette. Je voudrais juste dire que la séance de cross-country m'évoque (malheureusement) beaucoup plus "Les Chariots de feu" (sglurp) que Gus Van Sant. Va falloir en discuter...
Viggo.

Buster a dit…

Euh oui, "les Chariots de feu", pourquoi pas, la séquence évoque aussi "la Solitude du coureur de fond". De toute façon ça reste périphérique au film, mais on peut toujours en discuter. Où? quand?, on se connaît peut-être cher Viggo (j'ai ma petite idée)...