jeudi 11 décembre 2008

Angélica

"L’idée est venue d’une triste histoire vraie. Maria Isabel, ma femme, était l’amie intime de sa cousine, Maria Antónia, mariée depuis peu et qui vivait avec d’autres personnes de la famille dans la maison des parents, la Propriété des Casas Novas. Nous étions aussi, par hasard, dans la région du Douro, dans la Propriété de la Portelinha, pour quelques jours, quand nous reçûmes un coup de téléphone de la Propriété des Casas Novas, qui nous informait que Maria Antónia s’était sentie mal. La Propriété de la Portelinha est au-dessus de Santa Marta de Penaguião, dans le canton de Cumeira, à près de dix-neuf kilomètres de Casas Novas, dans le canton de Godim, tout près de Régua, presque au bord du Douro. Nous partîmes aussitôt. Nous trouvâmes sa mère, ses frères et de nombreux amis. Parmi eux des médecins. Je restai à parler avec ces derniers, tandis que Maria Isabel se rendait dans la chambre de la malade. Cela se passait en fin d’après-midi. Nous restâmes une ou deux heures et nous nous en allâmes pour le dîner, en promettant de revenir aussitôt après. C’est ce que nous fîmes. A notre retour, à peine arrivions-nous sur la terrasse, qu’une de ses sœurs, personne très religieuse, toujours de noir vêtue, descendait l’escalier de pierre. Elle s’approcha sans nous laisser le temps de sortir de la voiture et aussitôt nous annonça la triste nouvelle. Comme elle savait que j’avais toujours dans la boîte à gants un appareil photo, elle me demanda de faire une photographie, disant que la morte était très belle et que sa mère voulait garder un souvenir. J’acceptai aussitôt, bien qu’impressionné à l’idée de photographier le cadavre d’une personne que nous aimions beaucoup. En entrant, je croisai le mari qui sortait inconsolable, ayant presque perdu connaissance, soutenu par des amis intimes. J’étais si choqué que je n’eus pas même le courage de lui parler.
Dans une semi-pénombre, tout autour de la pièce, contre le mur, veillaient des dames, assises, toutes en noir, tandis que la jeune femme, habillée en blanc comme une mariée, reposait au centre sur un divan bleu clair, baignée dans la lumière de la lampe au-dessus d’elle cachée par le large abat-jour de soie rougeâtre. Les cheveux blonds, détachés et longs, descendaient sur ses épaules. Et, sur le visage, flottait un sourire angélique de bonheur et de libération.
Ce ne fut pas tout cela, en soi déjà dramatique et impressionnant qui me donna la véritable impulsion pour l’idée de faire un film. Cela me vint après que j’eus pris la photographie. Mon appareil était un Leica d’avant-guerre, dont le point s’obtenait à travers un viseur où l’image se dédoublait en une deuxième légèrement plus ténue. Elles se séparaient d’autant plus que le point n’était pas fait et se superposaient quand il l’était. S’agissant d’une morte, cet exercice précis de focalisation me donna l’étrange impression d’être en train de voir l’âme se détacher du corps. Et ce fut, en fait, cela qui excita mon imagination. Peu à peu, l’idée prit consistance et forme. C’est alors que s’imposa en moi d’écrire le découpage d’Angélica..." (Manoel de Oliveira)

En 1954, Oliveira avait présenté un découpage extrêmement précis d’Angélica (la durée des plans y était indiquée à la seconde près), ce film qu’il n’a à ce jour encore jamais pu réaliser. En introduction, on pouvait lire une citation d’Antero de Quental: "Là où le lys des vallées célestes/Connaîtra sa fin et commenceront/Pour ne jamais finir, nos amours!", citation qui m’a toujours fait penser à Blanchot, le Blanchot du Livre à venir, quand l'auteur parle de l’événement, "toujours encore à venir, toujours déjà passé, toujours présent... se déployant comme le retour et le commencement éternel"... et "dont le récit serait l’approche". L’amour est de cet événement, la mort aussi. Le récit d’Angélica (cf. commentaires) qui associe la mort et l’amour, et annonce dans l’œuvre d’Oliveira la tétralogie des "amours frustrées", fait écho à un autre livre de Blanchot, L’espace littéraire, écrit à la même époque qu’Angélica, notamment la partie où Blanchot questionne les "deux versions de l'imaginaire" à travers l'image de la dépouille, prolongeant d’une certaine manière l’étrange impression ressentie par Oliveira au moment de photographier la jeune morte. [note ajoutée le 13 décembre, suite aux commentaires de Joachim et de Stéphane]

"L’image, à première vue, ne ressemble pas au cadavre, mais il se pourrait que l’étrangeté cadavérique fût aussi celle de l’image. Ce qu’on appelle dépouille mortelle échappe aux catégories communes: quelque chose est là devant nous, qui n’est ni le vivant en personne, ni une réalité quelconque, ni le même que celui qui était en vie, ni un autre, ni autre chose. Ce qui est là, dans le calme absolu de ce qui a trouvé son lieu, ne réalise pourtant pas la vérité d’être pleinement ici. La mort suspend la relation avec le lieu, bien que le mort s’y appuie pesamment comme à la seule base qui lui reste. Justement, cette base manque, le lieu est en défaut, le cadavre n’est pas à sa place. Où est-il? Il n’est pas ici et pourtant il n’est pas ailleurs; nulle part? mais c’est qu’alors nulle part est ici. La présence cadavérique établit un rapport entre ici et nulle part. D’abord, dans la chambre mortuaire et sur le lit funèbre, le repos qu’il faut préserver montre combien est fragile la position par excellence. Ici est le cadavre, mais ici à son tour devient cadavre: "ici-bas", absolument parlant, sans qu’aucun "là-haut" ne s’exalte encore. Le lieu où l’on meurt n’est pas un lieu quelconque. On ne transporte pas volontiers cette dépouille d’un endroit à un autre: le mort accapare sa place jalousement et il s’unit à elle jusqu’au fond, de telle sorte que l’indifférence de cette place, le fait qu’elle est pourtant une place quelconque, devient la profondeur de sa présence comme mort, devient le support de l’indifférence, l’intimité béante d’un nulle part sans différence, qu’on doit cependant situer ici.
Demeurer n’est pas accessible à celui qui meurt. Le défunt, dit-on, n’est plus de ce monde, il l’a laissé derrière lui, mais derrière est justement ce cadavre qui n’est pas davantage de ce monde, bien qu’il soit ici, qui est plutôt derrière le monde, ce que le vivant (et non pas le défunt) a laissé derrière soi et qui maintenant affirme, à partir d’ici, la possibilité d’un arrière-monde, d’un retour en arrière, d’une substance indéfinie, indéterminée, indifférente, dont on sait seulement que la réalité humaine, lorsqu’elle finit, reconstitue la présence et la proximité. C’est une impression qu’on peut dire commune: celui qui vient de mourir est d’abord au plus près de la condition de chose - une chose familière, qu’on manie et qu’on approche, qui ne vous tient pas à distance et dont la passivité malléable ne dénonce pas la triste impuissance. Certes, mourir est un événement incomparable, et celui qui meurt "entre vos bras" est comme votre prochain à jamais mais, maintenant, il est mort. On le sait, il faut faire vite, non pas tant parce que la raideur cadavérique rendra plus difficiles les actions, mais parce que l’action humaine sera tout à l’heure "déplacée". Tout à l’heure, il y aura, indéplaçable, intouchable, rivé à ici par une étreinte des plus étranges et cependant dérivant avec lui, l’entraînant plus en dessous, plus en bas, par derrière non plus une chose inanimée, mais Quelqu’un, image insoutenable et figure de l’unique devenant n’importe quoi." (Maurice Blanchot, L'espace littéraire, 1955)

Manoel de Oliveira a aujourd'hui 100 ans. Il est né le 11 décembre 1908 (mais n’ayant été déclaré que le lendemain la date officielle de sa naissance est le 12 décembre 1908).

5 commentaires:

Joachim a dit…

Encore merci pour ce texte merveilleux d'Oliveira. Mais d'où sort cette incomparable et pudique méditation ? Et d'ailleurs, savez-vous si Oliveira que l'on sent tellement habité par "l'esprit de la bibliothèque" (le même esprit qui a frappé Rohmer) a un jour écrit des romans ou des nouvelles ? Si je peux me permettre un bémol à ce fort bel hommage, je trouve d'ailleurs que la juxtaposition avec le texte de Blanchot amoindrit ce dernier, en tout cas le rend peut-être encore plus sec et désincarné, par rapport à l'intense vibration qui parcourt la prose d'Oliveira.

Buster a dit…

Le texte d’Oliveira (traduit par Jacques Parsi) est en fait un extrait de la longue préface que le cinéaste a écrite en 1998 ("Angélica, un film qu’on ne m’a pas laissé faire") pour l’édition française du découpage de son film, un film élaboré au début des années 50 mais qu’il n’avait pu réalisé à cause de la censure. Si "Angélica" fait partie de ses nombreux projets non réalisés, il tient néanmoins une place centrale dans l’oeuvre d’Oliveira puisqu’il préfigure le thème des "amours frustrées" (dans le film, le personnage principal, un photographe d’origine juive, avait l’impression au moment de la mise au point que le "double" de la jeune femme morte se détachait de son image et lui souriait en tendant les bras, image dont il "rêvait" plusieurs nuits de suite, s’imaginant voler dans les airs avec le fantôme d’Angélica jusqu’au jour où l’on retrouvait son corps dans un champ d’oliviers). J’ai d’ailleurs appris récemment qu’après "Singularités d’une jeune fille blonde" qu’il tourne actuellement, Oliveira pourrait réaliser au printemps son vieux projet sous le titre "l’Etrange cas d’Angélique".
En ce qui concerne le texte de Blanchot, je ne le trouve pas desservi par celui d’Oliveira. Au contraire les deux textes se répondent, sur des registres certes différents, le texte d’Oliveira est peut-être plus fort émotionnellement, plus intuitif aussi, celui de Blanchot disons plus "littéraire", mais ils sont tous les deux empreints d’une même lumière, d’une même blancheur. Le but était surtout de montrer la coïncidence entre l’Angélica d’Oliveira dont le découpage a été écrit en 1954 et le texte de Blanchot, extrait des "Deux versions de l’imaginaire" et qui lui date de 1955. Comme si Oliveira et Blanchot avaient perçu quasiment en même temps (le privilège des poètes), mais par des voies opposées (la photographie vs l’écriture), ce qu’on pourrait appeler, pour faire vite, l’étrange ambiguïté de l’image.

Stéphane a dit…

Je comprends l'idée mais je partage l'avis de Joachim, il aurait peut-être fallu préciser cette "coïncidence" entre l'histoire d'Angelica et le texte de Blanchot dans le billet lui-même,
pour que le lecteur sente mieux le parallèle.

Buster a dit…

Vous avez raison tous les deux, je vais essayer de réorganiser le billet pour rendre la confrontation des deux textes moins brutale.
Il faut dire que l'Angélica d'Oliveira et le texte de Blanchot je les connais depuis si longtemps que les juxtaposer comme ça, sans explication, ne m'a posé aucun problème, mais c'était oublier que la plupart des lecteurs, eux, ne les connaissent pas.

Stéphane a dit…

Comme ça, c'est mieux.