lundi 3 novembre 2008

Qui voit Cévennes...

M. avait tenu à ce que je l’accompagne pour le film de Depardon la Vie moderne. Au début, elle a un peu ri, puis elle s’est tue. A la fin du film, elle était en larmes. Il faut dire que le monde paysan elle connaît, c’est son enfance, et de voir ces vieux agriculteurs qui ressemblent tant à son grand-père maternel aujourd’hui disparu, ça l’a complètement bouleversée. Quand Marcel Privat, 88 ans, les yeux rougis par le soleil, s’allonge subitement dans les herbes, elles-mêmes pliées par le vent, et dit: "c’est la fin", l’émotion a été trop forte, elle a éclaté en sanglots.
Pourquoi je vous raconte ça? Parce que je suis en colère. Contre la critique qui encense le film mais s’intéresse davantage à Depardon, son utilisation du Scope, ses travellings et ses rares "apparitions" dans le cadre (ça ne doit pas dépasser trois ou quatre minutes mais pour certains c’est suffisant pour faire du film une autofiction!), qu’à ceux qu’il filme. Contre Depardon lui-même, intarissable sur la caméra Pénélope et le 2Perf qui lui permet de faire des plans de neuf minutes, mais qui ne dit rien ou si peu sur ces paysans qu’il connaît pourtant depuis près de vingt ans. On m’opposera que l’essentiel n’est pas dans les entretiens mais dans le film, et que là Depardon est toujours aussi fort pour rendre éloquents les silences, si denses parfois, de ses personnages. C’est vrai. Il n'empêche que ça m'énerve toujours quand le discours sur un film, qu’il s’agisse d’une critique ou d’un entretien, se réduit à des questions techniques. Parce que le plan de Marcel Privat cité plus haut, il aurait été filmé en 16 mm que cela n’aurait rien changé, l’émotion aurait été la même, elle aurait même peut-être été plus forte encore. Que Depardon en ait marre aujourd’hui des plans étriqués dans les cuisines, qu’il aspire à faire du cinéma et non plus de l’audiovisuel, comme il dit (ce qui donne à certains plans de la Vie moderne un petit côté guiraudien), on peut le comprendre, il n’en reste pas moins que dans son film la profondeur est davantage dans le regard éraillé d’un Marcel Privat que dans tous ces plans larges, bigger than life, qui surdimensionnent paysages et intérieurs, tel ce plan wellesien (mieux, tolandien) où Marcel Privat apparaît en arrière-plan, assis derrière la table, alors que son frère occupe, lui, le premier plan.
Pour nous remettre de nos émotions, M. et moi sommes allés prendre un café. Elle m’a parlé de son grand-père qu’elle aimait tant. Elle m'a raconté que, petite, elle avait vécu plusieurs mois chez lui, dans sa ferme, et que lorsqu'il fallut partir ce fut un véritable déchirement. Je lui ai dit que je possédais le DVD des deux premiers volets de Profils paysans, que si ça l’intéressait je pouvais le lui passer. Elle m’a répondu: "Oui, mais pas tout de suite"...

6 commentaires:

vladimir a dit…

un billet par jour, quelle frénésie!

Buster a dit…

Ouais, ça s'appelle de la bloguite aiguë, et le seul remède c'est le repos. C'est pourquoi le blog va bientôt s'arrêter.

vladimir a dit…

définitivement?

Buster a dit…

J'espère que non, mais pour un bon bout de temps quand même. Le risque est que je perde le rythme et l'envie.

vladimir a dit…

t'en fais pas, ça revient vite
surtout repose-toi bien.

Buster a dit…

Merci l'ami.