dimanche 30 novembre 2008

Les corps conducteurs

Two lovers est vraiment un très beau film. Bien qu'il n'y ait a priori aucun rapport, James Gray réussit là où avait échoué Desplechin dans Un conte de Noël. Car au-delà de leur différence essentielle (d'un côté, une histoire d'amour aux ressorts mélodramatiques mais parfaitement linéaire, de l'autre, un drame familial tarabiscoté à souhait), les deux films ont des points communs: la famille et le poids d’une maladie génétique, la place du fils, soucieux de se libérer du carcan familial, etc. Sauf que chez Gray on est toujours à "hauteur" de personnages, des personnages que le cinéaste aime profondément, ça se voit, d’où une empathie communicatrice qui rend certaines scènes absolument bouleversantes, alors que Desplechin est lui, au contraire, dans la position du créateur omnipotent, manipulant ses personnages comme des marionnettes, position pour le coup assez antipathique tant la cruauté qu'il y injecte semble le plus souvent gratuite. C’est pourquoi le regard d’Isabella Rossellini (actrice décidément merveilleuse), où se lit à la fois toute la tendresse pour un fils (Joaquin Phoenix) et la détresse de le voir partir, vaut mille fois plus que celui, inexplicablement haineux et inhumain (parce que totalement fabriqué), que porte Deneuve à Amalric. C’est la différence entre l’intelligence et l’intellectualisme. Gray revendique son amour pour Fellini, mais rien dans son film ne vient le signifier, sinon – et encore c’est parce qu’il en parle lui-même – le regard-caméra de Gwyneth Paltrow dans une des scènes qui se passent sur les toits, écho à celui de Giulietta Masina dans les Nuits de Cabiria. Alors que chez Desplechin il y a un bergmanisme mal digéré qui transpire à chaque plan de son film.
Plus je repense au film de Gray, plus j’ai la conviction que le personnage de Gwyneth Paltrow n’existe pas réellement, qu’elle existe peut-être en tant que voisine, celle que l’on rencontre dans une cage d’escalier ou que l’on épie depuis sa fenêtre, mais que la réalité s’arrête là, que tout ce qui vient en plus est de l’ordre du fantasme. La façon dont elle entre dans la vie de Phoenix a quelque chose d’un peu faux, de trop facile, de trop précipité, qui laisse penser que dans toutes les scènes où ils sont ensemble, ça bascule à un moment donné, qu'on passe tout d'un coup de la réalité d’une situation (le hasard d’une rencontre) au rêve de ce qui pourrait en naître (la concrétisation d’un amour). Ce qui me conforte dans cette idée est la révélation au milieu du film, de manière presque anecdotique (on est loin de la question de la greffe de moelle chez Desplechin où le cinéaste s’attardait complaisamment sur toutes les complications possibles), de la maladie qui pèse sur la famille Kraditor, cette maladie héréditaire (Tay-Sachs) qui, je me suis renseigné, est plus fréquente en effet chez les Juifs ashkénazes, surtout les ultra-orthodoxes qui se marient entre eux et refusent l’avortement. Bon je résume: c’est une maladie caractérisée par une accumulation de lipides dans le cerveau et qui, dans les formes les moins sévères, celles de l’adulte, se traduit par des troubles psychiatriques et neurologiques, notamment dans la façon de se mouvoir. C’est pourquoi Phoenix a cette démarche un peu dandinante, épaules en dedans. C’est pourquoi aussi il ne peut raisonnablement danser comme il le fait dans la séquence de la boîte de nuit, à moins évidemment qu’il s’agisse d’un rêve. La réalité est là: le personnage vit dans sa chambre, plus ou moins reclus depuis la rupture de ses fiançailles avec celle qu’il aimait mais qui, malheureusement, était atteinte de la même maladie que lui, promis alors à un autre avenir (épouser la fille de celui qui doit racheter la blanchisserie de ses parents), un avenir dont il rêve d’échapper en fantasmant une histoire d’amour fou avec la nouvelle voisine, le rêve étant si fort que par instants il semble se confondre avec la réalité, mais qu’il finira par abandonner in extremis.
C’est peut-être le côté Vertigo du film qui, mélangé à l’autre grande référence, Fenêtre sur cour - ce qui ferait de Two lovers une sorte de Vertigo sur cour -, me conduit à une telle interprétation (ce qui fait que c'est peut-être Gray lui-même qui fantasme sur la belle Gwyneth). Mais c’est aussi la richesse du film que de favoriser ainsi différentes lectures, ce que ne permettait pas Un conte de Noël tant Desplechin lui ne s’intéresse qu’à ses petites combines scénaristiques, bétonnant égoïstement son récit, de sorte que le spectateur ne peut que s’y soumettre, comme pieds et poings liés, sans liberté aucune... (à suivre)

jeudi 27 novembre 2008

[...]

Quand on voyage, on n’a pas la tête au cinéma, je veux dire qu’on n’a pas spécialement envie de voir des films, le spectacle est ailleurs. La musique, en revanche, reste importante, elle vous accompagne tout du long. Mon dernier voyage, au fin fond du Mexique, a ainsi été rythmé par les chansons de Marco Antonio Solis, Julieta Venegas, Robert Wyatt, Bob Dylan... et bizarrement le dernier album d’Oasis (groupe un peu surévalué à mon goût) que mon ami Luis, un zapatiste de San Cristobal de Las Casas, avec qui je suis parti faire un tour dans le Sud du Chiapas, écoutait quasiment en boucle dans sa vieille Coccinelle toute cabossée. Il coupait le son uniquement lors des barrages, quand l’armée mexicaine (en pleine guerre contre les narcotrafiquants) contrôlait l’intérieur du véhicule. A Flor de Cacao, une petite ville située à la frontière du Guatemala, nous prîmes en stop un couple de Hollandais. Discrètement, de façon à ce que Luis n’entende pas, je leur demandai s’ils n'avaient pas avec eux quelques CD à écouter. Et que croyez-vous qu’ils me sortirent? Non pas le dernier Oasis mais presque: la version remixée par les Chemical Brothers d’un des morceaux de l’album, "Falling down", version, soit dit en passant, nettement supérieure à l’originale. Inutile d’ajouter que Luis était aux anges...

Sinon Balloonatic aura demain tout juste 1 an.

jeudi 6 novembre 2008

Et le vent m'emportera


Ecrit sur du vent de Douglas Sirk (1956).

My blog is (temporarily) closed...

lundi 3 novembre 2008

Qui voit Cévennes...

M. avait tenu à ce que je l’accompagne pour le film de Depardon la Vie moderne. Au début, elle a un peu ri, puis elle s’est tue. A la fin du film, elle était en larmes. Il faut dire que le monde paysan elle connaît, c’est son enfance, et de voir ces vieux agriculteurs qui ressemblent tant à son grand-père maternel aujourd’hui disparu, ça l’a complètement bouleversée. Quand Marcel Privat, 88 ans, les yeux rougis par le soleil, s’allonge subitement dans les herbes, elles-mêmes pliées par le vent, et dit: "c’est la fin", l’émotion a été trop forte, elle a éclaté en sanglots.
Pourquoi je vous raconte ça? Parce que je suis en colère. Contre la critique qui encense le film mais s’intéresse davantage à Depardon, son utilisation du Scope, ses travellings et ses rares "apparitions" dans le cadre (ça ne doit pas dépasser trois ou quatre minutes mais pour certains c’est suffisant pour faire du film une autofiction!), qu’à ceux qu’il filme. Contre Depardon lui-même, intarissable sur la caméra Pénélope et le 2Perf qui lui permet de faire des plans de neuf minutes, mais qui ne dit rien ou si peu sur ces paysans qu’il connaît pourtant depuis près de vingt ans. On m’opposera que l’essentiel n’est pas dans les entretiens mais dans le film, et que là Depardon est toujours aussi fort pour rendre éloquents les silences, si denses parfois, de ses personnages. C’est vrai. Il n'empêche que ça m'énerve toujours quand le discours sur un film, qu’il s’agisse d’une critique ou d’un entretien, se réduit à des questions techniques. Parce que le plan de Marcel Privat cité plus haut, il aurait été filmé en 16 mm que cela n’aurait rien changé, l’émotion aurait été la même, elle aurait même peut-être été plus forte encore. Que Depardon en ait marre aujourd’hui des plans étriqués dans les cuisines, qu’il aspire à faire du cinéma et non plus de l’audiovisuel, comme il dit (ce qui donne à certains plans de la Vie moderne un petit côté guiraudien), on peut le comprendre, il n’en reste pas moins que dans son film la profondeur est davantage dans le regard éraillé d’un Marcel Privat que dans tous ces plans larges, bigger than life, qui surdimensionnent paysages et intérieurs, tel ce plan wellesien (mieux, tolandien) où Marcel Privat apparaît en arrière-plan, assis derrière la table, alors que son frère occupe, lui, le premier plan.
Pour nous remettre de nos émotions, M. et moi sommes allés prendre un café. Elle m’a parlé de son grand-père qu’elle aimait tant. Elle m'a raconté que, petite, elle avait vécu plusieurs mois chez lui, dans sa ferme, et que lorsqu'il fallut partir ce fut un véritable déchirement. Je lui ai dit que je possédais le DVD des deux premiers volets de Profils paysans, que si ça l’intéressait je pouvais le lui passer. Elle m’a répondu: "Oui, mais pas tout de suite"...

dimanche 2 novembre 2008

Olé!

Vu ce soir Vicky Cristina Barcelona. Comme souvent chez Woody Allen, le film ne tient pas la distance. La première partie, jusqu’au moment où Rebecca Hall finit par céder au charme de Bardem, est magnifique, c’est léger, fluide, inspiré. Après ça se gâte, le film devient plus lourdingue, Penélope Cruz n’est pas très convaincante, on finit même par s’ennuyer. Tout le problème chez Woody Allen est d’arriver à faire tenir l’idée de départ, celle, toujours brillante, qui lui permet d’amorcer son récit. Parfois, comme dans Match point, l’idée et ses multiples prolongements sont en place dès le début, il n’y a plus qu’à dérouler le fil. Mais le plus souvent l’idée s’épuise en cours de route et Woody Allen n'est pas toujours à l'aise pour relancer la machine. Dans Vicky..., l’idée de départ c’est la rencontre entre deux clichés, d’un côté l’artiste espagnol, grand séducteur devant l’éternel, ne lésinant pas sur les moyens pour parvenir à ses fins, de l’autre, la jeune touriste américaine, sensible à la sensualité du latin lover et représentée ici par deux jolis characters qui se complètent autant qu'ils s'opposent: la brune, prisonnière des conventions, déjà engagée dans le mariage et dont l'aventure se limitera à une simple passade, et la blonde, moins réfléchie, prête, elle, pour une plus longue aventure, mais qui ne sait pas ce qu’elle veut, seulement ce qu’elle ne veut pas. Dans la première partie, qui décline ainsi jusqu’à son terme l’idée de départ, les clichés (et la voix off qui les accompagne) finissent par disparaître derrière l’élégance du propos et la simplicité de la mise en scène, on nage dans la pure tradition de la comédie américaine, c’est délicieux. Aussi, quand Rebecca Hall revient, encore toute chose, de son escapade à Oviedo, alors que Scarlett Johansson se remet doucement de l’ulcère à l’estomac qui lui a fait raté l’occasion d’être la première des deux à coucher avec Bardem, on aurait envie que le film s’arrête et que, à la manière du chef-d’œuvre de Renoir, Partie de campagne (le plus beau film du monde), il y ait juste un carton pour nous informer du retour des deux femmes dans leur pays, le séjour en Espagne se résumant alors, pour l'une à une mauvaise expérience, pour l'autre à un rêve sans lendemain. Mais le film hélas continue, et la magie n’opère plus. La Cruz débarque et on commence à ressentir les ficelles du scénario, les ressorts narratifs pour faire rebondir le récit. Surtout on commence à trop ressentir, à travers le brio des dialogues et l’artifice des situations (le trio amoureux Bardem-Johansson-Cruz), la petite cuisine allénienne, ce côté un peu sur-écrit, le goût du bon mot et des joutes verbales qui chez Allen ne sont pas toujours au service du récit (à la différence d’un Rohmer), ces moments un peu complaisants où l’auteur cherche trop à séduire son public, prenant alors le risque de laisser ressurgir les clichés (notamment sur l’hystérie) qu’il avait jusque-là si parfaitement maîtrisés...