mercredi 22 octobre 2008

La chambre d'Ozu

"C’est là qu’il a séjourné durant les dernières années de sa vie. D’une façon générale, je ne suis pas particulièrement intéressé par les hôtels d’écrivains, ou les résidences d’artistes. Cela m’est égal de savoir où ils ont vécu, d’entrer dans leurs meubles. La maison de Buñuel à Coyoacán, le campement de jungle de Francis Ford Coppola au Belize, ou même la chambre de Mishima à l’hôtel Hilltop de Tokyo, cela me laisse indifférent. Je ferais peut-être une exception pour l’appartement d’Ingmar Bergman à Stockholm, et pour la mansarde de Rimbaud rue Serpente à Paris, simplement parce qu’ils se trouvent dans les coins les plus bruyants de ces capitales. Mais la chambre de Yasujiro Ozu, c’est autre chose. Un ami japonais m’y a convié. C’est à Chigasaki, un bord de mer de luxe sur la route de Yokohama, un endroit qui semble hors du temps, suspendu devant l’océan face au volcan le plus célèbre de la planète. Quartier de petites maisons, certaines encore en bois comme avant la guerre, des rues tortueuses, tranquilles, où circulent les chats. Le climat doit y être doux, car dans les jardins j’ai remarqué des palmiers de l’espèce Cycas. Mais quand je suis arrivé, le village était couvert de neige. L’hôtel Chigasaki Kan est un peu en retrait, sur une pente, accessible par une route si étroite qu’on a peine à imaginer une voiture s’y aventurant. C’est en réalité un ryokan, c’est-à-dire une auberge typique du Japon traditionnel, où l’on dort par terre et l’on mange dans une salle commune. Le froid avait dû faire fuir les clients. Ma chambre était assez grande, selon les critères japonais. Au bout d’un long couloir vitré qui mène de la maison principale aux quartiers des hôtes. C’est ici qu’Ozu écrivait, recevait ses amis, dormait. Le mobilier est réduit à l’essentiel: un matelas de coton sur le sol, une tablette pour poser sa tasse, un coffre pour ranger couvertures et kimonos, une cuvette pour les ablutions. A l’extérieur de la chambre, une sorte de pièce d’été donne sur le jardin, meublée d’une petite table et de deux chaises basses. Les fenêtres sont toutes à glissières, de grands rectangles divisés en carreaux de papier de riz. Au mur, j’ai vu une photo qui montre le maître dans cette pièce d’été, assis devant sa machine à écrire.
Je crois que j’ai passé dans cette maison solitaire et glacée une des plus mauvaises nuits de mon existence - mais aussi une des plus inspirées. Après le coucher du soleil, ma chambre est devenue pareille à une sorte de radeau couvert perdu dans le ciel glacé de l’hiver. Un peu avant de dormir, j’avais marché dans les rues de Chigasaki jusqu’à la digue d’où on voit le cône du mont Fuji encore rose au-dessus de la brume de Tokyo. Puis peu à peu tout s’est figé dans le froid. Couché sur le matelas, j’écoutais la neige craquer sur les branches des cyprès du jardin. Je pensais à la chaleur très douce des demeures dans les films d’Ozu, à cette sorte d’âme féminine qui imprègne ses images. Je pensais à cet univers où tout se passe à fleur de sol, au sein d’une tribu très ancienne. Je pensais à sa vie, si brillante, pleine de chants, du tintamarre des orchestres ambulants, des rires des enfants faisant flotter leurs cerfs-volants sur la plage, cette vie qui parle du temps où le Japon avait gardé une relation avec le lieu, non pas dans l’innocence d’un âge d’or, mais au contraire dans la certitude de son savoir ancestral. J’ai dormi par intermittence. Il me semble avoir entendu, au cœur de la nuit, comme un froissement léger dans le couloir, un souffle. Je ne vais pas raconter d’histoires: le vieux gérant du ryokan, dont je crois avoir compris qu’il est le dernier témoin de l’existence de Yasujiro Ozu, vêtu de son kimono froufroutant, ses pieds légers dans des chaussettes à orteils et galoches de bambou, circule tel un veilleur attentif et prudent, en mémoire du temps où l’auberge et les voyageurs devaient être protégés contre les voleurs. Au petit matin, après un déjeuner dans la salle commune glaciale et orgueilleuse tel un temple inutile, je suis parti dans les rues du village, m’étonnant un peu de ne pas être poursuivi par les gosses qui couraient jadis après l’acteur Kihachi, et j’ai rejoint la gare du chemin de fer." (J.M.G. Le Clézio, Ballaciner, 2007)

3 commentaires:

davidj a dit…

Ce que j’aime pas dans le livre de Le Clezio c’est son côté officiel, on a l’impression que le cinéma chez lui se résume aux grands auteurs, aux grands films ,à l’Histoire avec un grand H. Son amour du cinéma n’est pas très éclairé, il ne retient que les classiques et les prétendus chefs d’oeuvre du 7e Art, ça manque d’une vraie vision. On peut assimiler le cinéma à un grand voyage dans l’imaginaire, ça veut pas dire que seuls les films des grands maîtres sont capables de remplir cette fonction- je penserais même le contraire. Son mépris d’Hollywood nourri par une approche très convenue du cinéma américain et son ignorance d’un cinéma autre que celui des festivals (la préface de Gilles Jacob donne le ton sur le côté officiel de l’ensemble) réduisent beaucoup la portée du livre.

Buster a dit…

Je suis assez d’accord, le livre est mineur par rapport au reste de l’oeuvre. Cela dit, l’intermède sur la chambre d’Ozu est quand même très beau, peut-être parce que là justement c’est l’écrivain qui parle d’avantage que le cinéphile. Et puis on ne va pas commencer, comme certains, à flinguer Le Clézio sous prétexte qu’il vient d’être nobélisé...

davidj a dit…

C'est sûr qu'être nobélisé c'est comme être anobli. L'écrivain devient bankable (aux dernieres nouvelles, Gallimard doit réimprimer une bonne partie de son oeuvcre pour répondre à la demande),et certains critiques qui n'aiment pas les auteurs à la mode vont commencer à rechigner. Pour ma part, nulle intention de dénigrer LeClezio parce qu'ilv a devenir plus grand public, j'ai lu son dernier livre "Ritournelle de la faim", il est magistral