samedi 27 septembre 2008

Res publica

Entre les murs (le titre est vraiment atroce) est un film beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît. Pour le voir tel qu’il est, c’est-à-dire non pas le "grand film citoyen" annoncé un peu partout, mais simplement un film, avec un scénario (qui fleure bon le vécu), des acteurs (étonnamment justes parce que justement ce ne sont pas des acteurs), une mise en scène (pas si discrète qu’on l’a dit, au contraire, qui pose problème, j’y reviendrai), il faut savoir s’affranchir de tout ce qui l’entoure médiatiquement. Comment juger sereinement un film quand l’horizon d’attente se trouve à ce point bouché par ce qu’il charrie à l’extérieur, depuis sa Palme d’or cannoise (célébrée à la manière d’un grand exploit sportif, faisant de Cantet moins le successeur de Pialat qu’un véritable héros national, une sorte d’Alain Bernard du cinéma), ou encore les déclarations de l’impayable Finkielcroûte qui nous a refait le coup d’Underground (polémiquer sur un film sans l’avoir vu, comme si la leçon, rappelée dans l’insignifiant Rien sur Robert de Bonitzer, ne lui avait pas servi), jusqu’aux 8 pages consacrées par Libé au film (et encore je ne compte pas la couv’ et le portrait de Bégaudeau à la fin) pour contrer le gros "pathé perrinien" de Barratier sorti la même semaine (le buzz contre la bouse!), conférant à l’entreprise la "légèreté" d’un étouffe-chrétien (normal me direz-vous pour un film sur l’école laïque), en passant par la renommée de l’auteur du livre qui est donc aussi l’acteur principal, l’hypermédiatique François Bégaudeau, celui qu’on ne présente plus, ex-rocker, ex-critique de cinéma, ex-plein de choses, l’incarnation même de l’intellectuel tout azimut (finalement assez loin aujourd’hui du personnage de "petit-prof-de-français-nous-témoignant-de-son-expérience-dans-un-collège-difficile", tel qu’on le voit dans le film), et tous ces discours plombants que nous assènent depuis quatre mois journalistes, enseignants, sociologues, philosophes, etc. Il y a des films comme ça, qui sont tellement englués dans l’actualité qu’il semble impossible sur le moment de les voir autrement qu’à travers ce prisme. Surtout si la caisse de résonance que représente extérieurement leur médiatisation vient se superposer à l’effet d’écho voulu par les auteurs pour faire de leur film le lieu symptôme, la métaphore intra-muros, des grands maux de notre société.
Bon. Et puis j’ai vu le film. Sa force, répétons-le, réside dans son interprétation. Bégaudeau est excellent, dans son propre rôle, les élèves sont eux-mêmes, c’est-à-dire insupportables, surprenants, attachants, désespérants... Sur le fond, le film est déjà plus discutable, non pas sur ce qu’il prône en matière d’enseignement (se rendre intelligible aux élèves - ce qui n’est pas nécessairement se mettre à leur niveau -, louvoyer en permanence pour éviter, sinon retarder au maximum, l’affrontement, ça relève plus d’un art consommé de la parade/riposte que de grands principes pédagogiques) mais sur ce qu’il se limite à énoncer. Il ne s’agit pas de faire, comme certains, un procès d’intention aux auteurs, de leur faire la leçon, et avec cette suffisance qui caractérise les donneurs de leçons, de leur accorder ici un bon point là un avertissement. Pas question non plus de convoquer les teen movies et autres films de collège américains dont le thème n’est pas vraiment la transmission du savoir mais plutôt (pour faire vite) l’apprentissage du sexe. La tranche d’âge n’est d’ailleurs pas la même. Mais c’est vrai qu’ici on est un peu gêné aux entournures par le ronronnement que le film finit par installer, faute de montrer de ses personnages autre chose que ces savoureuses joutes verbales. On est reconnaissant à Cantet et Bégaudeau d’avoir évité tout didactisme, d’avoir privilégié au discours lénifiant sur l’école la restitution de ce qui se joue dans certaines salles de classe, cette espèce de tension électrique qui existe entre l’adulte et les ados et qu’il faut savoir désamorcer dès qu’elle monte un peu trop, sous peine d'aller au clash (ceux qui enseignent en ZEP savent de quoi je parle). Bien, et après? Le matériau est là, mais qu’en fait Cantet? Sa mise en scène ne dit rien de plus que ce que nous disent les personnages, elle épouse leur parole, autrement dit la surligne, se contentant de les suivre en plan serré, naviguant de l’un à l’autre, croyant jouer la neutralité du point de vue alors qu’elle ne cesse au contraire de l’exacerber. Des personnages, ce n'est plus qu’une succession de regards à l’affût, qui vous défient ou cherchent à fuir, de bouches effrontées, qui rigolent ou se ferment boudeusement, cela aurait pu donner quelque chose de sauvage et beau, mais à ne jamais déroger à ce que l’on s’est fixé au départ, à s’entêter ainsi - c’est le cas de le dire - dans ce mouvement (faussement) cassavetien, qui coupe systématiquement le haut des têtes (donnant l’impression désagréable que le film n’est pas projeté dans son format d’origine), Cantet finit par détruire l'équilibre fragile qui est censé exister entre le prof et ses élèves. Peut-être s’est-il expliqué sur ce parti pris esthétique, je n’ai lu de lui aucune déclaration, peut-être a-t-il voulu transcrire à l’écran le style choisi par Bégaudeau dans son roman, je n’ai pas lu le livre, mais c’est loin d’être convaincant. D’autant qu’en ne laissant pas "respirer" ses personnages, il fait de la salle de classe un milieu quasi claustrophobe, sinon carcéral, ce que viennent renforcer les quelques plans d’extérieur, sur la cour du collège, toujours filmés d’en haut, comme si les élèves étaient surveillés depuis un mirador. Est-ce vraiment le but recherché? On a le sentiment que Cantet prend à la lettre le titre du roman. Moi, naïvement, je pensais que ce titre (décidément très mauvais) signifiait simplement que le film, comme le roman, se passait exclusivement dans l’enceinte d’une école, voire entre les quatre murs d’une salle de classe. Alors que là on se dit, bah non, ils sont vraiment en tôle les jeunes des "tiéquar" quand ils sont à l’école. C’est d’autant plus criant que Cantet, en refusant toute prise de distance par rapport à son matériau - comme si planter sa caméra de temps en temps sur l’estrade risquait de rompre la mécanique des échanges entre le prof et ses élèves -, transforme l’espace en une sorte de caisson abstrait qui ne servirait qu'à propager des paroles émises par des têtes sans corps, celles-ci n'existant que lorsqu'elles ouvrent la bouche. Car c’est bien là le problème: le corps ado est complètement évacué dans ce film. Il n’y a de désir que dans l’acte de parler. Ce qui crée un déséquilibre flagrant entre les élèves (surtout les filles, les blacks et les beurs) qui ont de la tchatche et les autres, réduits au rang de faire-valoir, sinon totalement exclus. Cantet ne va jamais chercher ailleurs, ou alors trop rarement, dans les recoins de la classe, là où pourtant il y avait matière à explorer, trop fasciné qu'il est par ceux qui ont de la répartie et vampirisent le film. Du coup, pas de corps ici qui n’occupe véritablement l’espace (rien à voir donc avec Cassavetes et Pialat), pas même un geste qui s'y inscrive, à part celui de lever le doigt, pour prendre la parole. C'est peu... (à suivre)

3 commentaires:

Bobok a dit…

Ce qui me gêne dans le film de Cantet, c’est qu’il avance entre documentaire et fiction sans jamais vraiment dire son nom. Son succès doit surtout à sa valeur documentaire alors que Cantet et Begaudeau voudraient nous le vendre comme un vrai film de fiction. Mais si on les suit sur ce terrain le film est quand même assez pauvre. En plus, il n’évite pas une certaine démagogie. Peut-être comptiez-vous en parler dans la suite de votre texte ?

Buster a dit…

Je ne comptais pas aborder expressément ce sujet mais c’est vrai qu’il y a pas mal de démagogie dans le film. Je pense notamment aux scènes avec les parents des élèves où comme par hasard seule la mère du petit blanc qui s’habille en noir est antipathique, ou encore certaines répliques comme le couplet sur l’Autriche, qui pourrait disparaître que ça ne serait pas important (le pays on le sait n’a jamais fait de réel travail de mémoire sur son passé nazi), la fin aussi avec Esmeralda, celle qui précédemment s’est fait traitée de pétasse par le prof et qui là évoque la "République" de Platon...C’est certainement ce souci d’exemplarité qui nuit le plus au film. A vouloir maintenir en permanence un bon dosage entre réalisme et fiction, le politique et l’intime, etc, le film ne décolle finalement jamais, restant empêtré dans l’entre-deux. Un vrai film du milieu. Pas un film citoyen, un film mitoyen...

Bobok a dit…

"Entre les murs": Un grand film mitoyen! Excellent.