mercredi 17 septembre 2008

Post-scriptum

Ah zut, je viens de m’apercevoir que j’ai oublié les passages du livre de Manny Farber qui traitent plus spécifiquement de l’aspect formel des films de Godard. En voici quelques uns:

"(...) La Chinoise est un film d’intérieur doté de couleurs primaires pour ressembler aux affiches maoïstes, et d’acteurs empruntés et grandiloquents pour accompagner un message didactique. L’espace paraît tellement dramatique et plastique dans Week-end (1968); ce film si excitant du grand chambardement est constitués de segments progressifs, chacun ayant un format stylistique spécifique, du plan rapproché avec caméra sur pied pour l’épisode comico-porno ("...et alors elle s’est assise dans une assiette de lait...") en passant par le travelling très hawksien, au niveau de l’œil, qui détaille les voitures coincées pare-chocs contre pare-chocs sur la grand-route, jusqu’aux dernières scènes pastorales dignes de l’école de l’Hudson River, quand Godard martèle son idée d’une société dégénérée, cannibale, et d’une culture sans forme, en pleine déréliction. Une bonne moitié des cinéastes oublient l’excitation liée à l’espace, qui crève les yeux dans Week-end; quant à l’autre moitié, elle part en vrille, dans toutes les directions à la fois..."

"(...) Dans le Gai savoir de Godard, un film qui la plupart du temps ressemble à une répétition marrante, audacieuse, remarquablement éclairée par des néons, sur une scène vide, deux Parisiens aux visages rayonnants, âgés d’une vingtaine d’années, se retrouvent toutes les nuits entre minuit et l’aube, pour examiner le sens des mots et leurs rapports aux phénomènes qu’ils décrivent. Presque tout le film est structuré selon une image frontale et statique dans une profondeur noire illimitée, tandis que les contours des deux personnages assis sont soulignés par un puissant projecteur. Cet éclairage mystérieusement brûlant, encré, hypnotique, définit lentement des recoins et des failles d’habitude invisibles sur les visages sinistres de Léaud et Berto et donne le sentiment de toute la détermination et de l’énergie juvénile des deux jeunes gauchistes. Décrire le contenu du film (visages en silhouettes alternant avec des dessins animés de Tom et Jerry, bobines d’actualités montrant les émeutes estudiantines à Paris, illustrations, flashes publicitaires avec des mots ou des parties de mots griffonnés dessus, éclairs de photos couleur des rues de la ville qui sont aussi profondes que le restant du film est plat), tout cela ne dit rien de son énergie délirante. Comme toujours, la bande-son de Godard est remarquable: sporadique, dérangeante et, tout comme le matériau visuel, susceptible de provenir de n’importe quelle source. Qui d’autre que lui utilise le son comme une arme entièrement filmique?..."

"(...) L’électricité créée par la discordance entre le texte et le visuel, les mots et les images, est devenue la technique préférée de certains artistes pour épingler la folie de la condition humaine. C’est aussi une stratégie qui autorise une liberté exaltante, en ouvrant le film, la photo, le tableau, dont les formats étaient jadis fixés une fois pour toutes, à la possibilité de facéties qui en disent long.
L’un des exemples les plus précoces, les plus convaincants: le film sombre, antimilitariste, granuleux, monté haché, de Godard, les Carabiniers (1963). Durant toute cette fable mordante, deux crétins, Michel-Ange et Ulysse, envoient chez eux des cartes postales décrivant leurs aventures pendant la guerre du roi, accompagnées de formidables messages manuscrits qui envahissent l’écran: "Nous pouvons briser les lunettes des vieillards, nous pouvons voler les juke-boxes et massacrer les innocents." L’apothéose du film: nos deux troufions, à qui l’on avait promis le monde et ses merveilles, rentrent chez eux avec une valise bourrée de cartes postales qui illustrent avec volupté la splendeur et la diversité de la civilisation dans une séquence qui dure presque dix minutes. L’idée de Godard, c’est que ce catalogue en images - une Maserati des années vingt, le lapin de Dürer, le Taj Mahal, les studios technicolor de Hollywood, l’aquarium de Chicago - représentent la folle disparité qui existe entre la réalité et ses images..."

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