lundi 1 septembre 2008

Manny Farber

De Manny Farber, peintre et critique de cinéma qui vient de disparaître à l’âge de 91 ans, on connaît surtout les textes sur les "films souterrains" et "l’art termite", ainsi que l’entretien que lui et Patricia Patterson, son épouse et collaboratrice, peintre elle aussi, avaient accordé à Richard Thompson en 1977 et dans lequel il expliquait, entre autres, ce qu'était pour lui la critique ("excitation", "continuation", "intensification"...), précisant que l’objectif de la critique, c’est d’accroître le mystère, celui des films évidemment, de ceux qui recèlent déjà en eux beaucoup d’énigmes. Mais il existe plein d’autres textes de Farber, tout aussi importants, que l’on trouve dans son livre Espace négatif, un livre d’une richesse inépuisable, admirablement traduit par Brice Matthieussent, dont je me propose d’extraire, au fil des semaines, quelques passages sur un thème donné. Pour commencer (et à vrai dire, un peu au hasard): Godard, le Godard des années soixante. Il nous occupera quelque temps, au moins trois ou quatre notes, une façon aussi pour moi de faire vivre le blog sans avoir à y passer trop de temps, ce à quoi je dois me résoudre, vu le travail qui m’attend ailleurs.

"Les films de Godard témoignent d’une extraordinaire diversité quant à leur identité et leur qualité. Ecrite sur le tableau noir d’un de ses derniers films semblables à du formica, à peine visible, figure une liste d’animaux africains: girafe, lion, hippopotame. A la fin de la carrière de ce réalisateur, il y aura sans doute une centaine de films, chacun appartenant à une espèce bizarrement différente des autres, avec son squelette, ses tendons et son plumage épouvantablement particuliers. Sa personnalité radicalement têtue, agile, encyclopédique, désinvolte, entière, imprègne chacun de ses films; mais, tel un caméléon, elle est brune, verte, grise comme un gamin des rues - ainsi dans les Carabiniers -, selon le contenu du film. Il possède déjà un zoo qui inclut un perroquet rose (Une femme est une femme), un serpent noir venimeux (le Mépris), une grue hurleuse (Bande à part), un lièvre (les Carabiniers) et une fausse tortue Monogram (A bout de souffle).
Contrairement à Cézanne, ce peintre inconditionnel du pinceau carré large d’un centimètre et de la ligne nerveusement épuisante dont il cernait chacune de ses pommes, la forme et le mode d’exécution varient totalement d’un film de Godard à l’autre. Tout étant mentalement préconçu avant même le commencement du projet, toute l’invention, l’énigme intellectuelle centrale, sont presque entièrement définis dans son cerveau avant que l’omniprésent Coutard n’installe sa caméra. Ce créateur de nouvelles espèces animales est directement relié au sculpteur Robert Morris, par leur horreur partagée de la léthargie et des catégories toutes faites, ainsi que par leur dévotion absolue au Médium. Voyager léger, partir du bon pied, ne jamais regarder derrière soi – tel est leur code de la route.
Chacun de ses films se présente comme un puzzle épars, une combinaison unique d’éléments destinés à prouver une théorie préconçue. Voici quelques spécimens de son bestiaire agressivement créé:
Une femme est une femme ("Je désirais réaliser une comédie musicale néoréaliste, ce qui est déjà une contradiction dans les termes") est une version monotone, grinçante, virevoltante, d’une comédie musicale grossière à la Arthur Freed, peut-être le film le plus soporifique, enflé, morne, de tous les temps. Le côté délirant de cette œuvre tient à son aspect de cinéma vérité improvisé, greffé sur la banalité, l’amour du Réel percutant de plein fouet la Pellicule, le genre d’énergie concoctée en studio qui électrisait Ma sœur est du tonnerre. Les éléments filmiques incluent une couleur Times Square volontairement artificielle, des blagues visuelles dénuées d’humour, chaque scène étirée comme du caramel mou, l’action évoluant si lentement qu’elle vous paralyse, une insupportable sentimentalité qui se complaît en elle-même tandis que les corps roupillent.
Vivre sa vie. La déchéance, la brève ascension et la mort d’une Jeanne de Sartre, une prostituée décidée à prendre sa vie en main. Le format du film est celui d’un roman condensé de Dreiser: douze segments presque uniformes annoncés par des têtes de chapitre, le matériau visuel étant utilisé pour illustrer les légendes et les commentaires du narrateur. Il s’agit d’un documentaire extrême, le plus mordant de ses films, ponctué de ruptures soudaines et radicales dans la continuité, une photographie d’actualités sombre, mais extrêmement sensible, une bande-son enregistrée dans des vrais bars et hôtels pendant le tournage du film, et laissée telle quelle. Le jeu d’acteurs fluide progresse à petits pas pressés, toujours dans une seule direction, et aboutit à une beauté brûlante, saturée de souvenirs. Un film d’une extraordinaire pureté.
Les Carabiniers. Un film de guerre chaotique, picaresque et piquant, vu à travers la vision exaltée, proche de la terre, d’un Dovjenko. Amer manifeste antimilitariste, ce film est une affreuse contradiction, joué selon les strictes conventions du burlesque, avec deux bouseux à la bêtise assassine en guise de héros. Comme la guerre est une gigantesque erreur qui ne connaît pas de frontières, le film insiste lourdement sur les erreurs, la vulgarité, les déambulations autour du globe et du calendrier..."

PS. Sur Manny Farber, il faut lire absolument le texte de Patrice Rollet à la fin d'Espace négatif (c'est lui qui a assuré l'édition française du livre) et celui d'Axelle Ropert, critique farbérienne s'il en est, sur le site de la BiFi.

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