lundi 4 août 2008

Eloge du neutre

C'est quoi cette mélancolie chez Garrel? Un travail de deuil interminable? Plutôt le travail du Neutre, au sens où l’entendait Barthes en 1978 dans son cours sur le Neutre, plus exactement le désir de Neutre, le Neutre en tant que ce qui déjoue le paradigme, "toute inflexion qui déjoue la structure paradigmatique, oppositionnelle, du sens, et vise par conséquent à la suspension des données conflictuelles du discours", loin des images dépréciées qui accompagnent généralement le concept de Neutre puisque se révélant au contraire d’une étonnante richesse figurative. Je crois qu’il y a aussi dans l’œuvre de Garrel, que l’on divise volontiers en deux périodes, sans que le passage de l’une à l’autre ne soit clairement défini, puisque pris dans un processus complexe de mue métamorphique - quand coexistent les vestiges de l’ancienne forme et les fondements de la nouvelle -, qu’il y a donc aussi chez lui un désir de Neutre. Désir au sens où il ne s’agit bien sûr que d’un fantasme, d’un idéal à poursuivre, ce qui ferait de l’œuvre garrélienne un processus sans fin, un geste sans cesse recommencé, toujours inachevé, le geste même du Neutre, pour déjouer les vanités de l’Art, les noyer dans le grand bain alchimique des images. L’émotion naît de cette volonté (désespérée?) pour quitter les "hautes solitudes", ces régions aussi célestes que tempétueuses où s’enferme l’artiste trop dévoué à son art. Ou encore, si l’on veut parler barthésien, pour transformer le vouloir-saisir de l’Art en vouloir-vivre, seule façon d’échapper aux souffrances ravageantes de la création. Une volonté d’autant plus émouvante qu’il s’agit aussi de se départir de tout ce qui fait l’arrogance de l’artiste. Jamais peut-être autant que dans les Amants réguliers Garrel n’avait manifesté une telle volonté.
Qu’en est-il alors de notre petit fragment? D’abord y voir quelques figures du Neutre. Ainsi de l’androgyne. Cette figure je la retrouve bien sûr en Nico, ancien mannequin au corps androgyne (c’est elle, je crois, qui rêvait d’avoir un corps d’homme), comme je la retrouve en Ray Davies qui lui a souvent joué, et non sans ambiguïté, le rôle du camp. Mais elle m’apparaît aussi chez les deux amants dont les silhouettes, bressoniennes, se confondent dans la nuit: cheveux longs, jeans et chemises blanches, intersexualité plus que mode unisexe. Plus profondément elle m’apparaît dans cette espèce de douceur mêlée de gravité qui traverse le fragment, conférant au film un sentiment de tendre exaltation. Pour illustrer l’androgynie, Barthes évoque le "sourire léonardien". "Le paradigme génital est déjoué..., dit-il, non dans une figure de l’indifférence, de l’insensibilité, de la matité, mais dans celle de l’extase, de l’énigme, du rayonnement doux, du souverain bien. Au geste du paradigme, du conflit, du sens arrogant, qui serait le rire castrateur, répondrait le geste du Neutre: le sourire." Et c’est vrai que derrière le sérieux de leurs vingt ans, il y a chez tous les personnages du film, et plus particulièrement le héros, un petit air inquiet et souriant qui irradie tout le film (chez Leonard, le Neutre passe aussi par le raccord du sourire de Mona Lisa avec le paysage environnant, cf. Arasse), loin des glas funèbres qui accompagnaient Sauvage innocence, certainement le plus paradigmatique des films de Garrel (et en ce qui me concerne le moins convaincant). Ce "rayonnement doux", il est partout présent dans les Amants, jusqu’aux scènes habituellement les plus rudes chez Garrel, celles qui touchent à la drogue et au suicide. Dans le Vent de la nuit drogue et suicide s’opposaient à travers les deux personnages principaux, d’un côté Xavier Beauvois et son mal de vivre, de l’autre Daniel Duval et son désir de mourir, une opposition qui n’excluait pas les nuances, fort heureusement, mais une opposition quand même, ce qui est toujours un risque chez Garrel. Car travaillant volontiers sur des poncifs (ce qui n’est pas un défaut) - les affres de la création, la délivrance par la mort, etc. - son œuvre s’expose aussi au symbolique, pire à l’excès de symbolique. Or, si "trop de symbolique éloigne du Neutre", comme le dit Barthes, plus de Neutre permettrait à l’inverse de s’éloigner du symbolique, et par là même de transcender les poncifs qui bien sûr sont du côté du paradigme. C’est ce qui manquait, il me semble, au Vent de la nuit, à la différence des Amants réguliers où le Neutre, ici dominant, permet de déjouer les poncifs. Mais comment déjouer les poncifs sur la drogue? Eh bien en premier lieu par cette autre figure du Neutre qu’est le rite. Pas le rite primitif, ni le rite social, trop cérémonieux, tous ces rites qui visent à exorciser on ne sait quels démons, mais le petit rite que l’on pratique entre amis pour combler quelque vide existentiel. Dans le fragment étudié, la drogue, H ou opium, est consommée en groupe, elle est partagée. Or, par ce déplacement entre l’individuel et le collectif, autour de ce qui constitue un clan, un cercle, une bande, voire un groupuscule, quand le sujet n’est plus seul et qu’il n’est pas encore anonyme, l’image habituelle, paradigmatique, de la drogue se trouve "adoucie", comme noyée dans la douceur du vivre-ensemble. Au point que drogue et suicide (aussi liés que le blanc et le noir) semblent se confondre dans un même état d’intensité, un état assez proche du sommeil.
Le sommeil, voilà aussi une figure du Neutre, et plus décisive encore pour déjouer les paradigmes. Elle imprègne tout le film, depuis la nuit des barricades, derrière lesquelles le héros finit par s’endormir (séquence magnifique qui rappelle la "Nuit d’Austerlitz", cet épisode de Guerre et paix dans lequel Tolstoï décrit l’évanouissement du prince André pendant la bataille d’Austerlitz), jusqu’au suicide final - "le sommeil des justes" -, en passant par l’expérience extatique de la drogue, vécue comme un simple assoupissement. Avec le sommeil, le "sommeil utopique", ce sont tous les clichés sur la drogue - expérience des limites, éclats orageux de la conscience... - qui se trouvent dégradés dans une sorte de "grande vision claire" (Barthes). Même l’image baudelairienne de la drogue comme symbole de liberté n’est pas franchement valorisée. Et je ne parle pas de la drogue comme alternative à la folie, comme moyen d’échapper à l’enfermement asilaire, ainsi que l’affirmait Nico. Non vraiment, ici, les paradigmes sont constamment déjoués. Exit les images conflictuelles. Le Neutre règne sans partage, de façon étale, loin du cycle à deux temps qui est propre au romantique - un jour, les flammes incandescentes de la passion, un autre, les braises languissantes du désespoir - et de fait assez surprenante chez Garrel tant son œuvre est marquée au sceau du romantisme - un romantisme surtout allemand, werthérien, avec tout ce que cela sous-entend aussi de pensées morbides, de délectation morose, bref, de jouissance mortifère. Dans les Amants réguliers une telle jouissance a bel et bien disparu. Du moins s’est-elle déplacée au profit de cette autre sensation, ni agréable ni déplaisante, quasi indéfinissable, que Barthes et Blanchot ont néanmoins définie sous le terme de fatigue, "le plus neutre des neutres" selon Blanchot. La fatigue comme figure même de l’utopie, car socialement insoutenable et relevant de ce fait du domaine de l’artiste: "revendication épuisante du corps individuel qui demande le droit au repos social (que la socialité en moi se repose un moment)" ainsi que le précise Barthes. C’est que la fatigue n’est pas un état organique, ce n’est pas un concept non plus, c’est l’idée impensable de l’infinitude, "l’infinitude vivable dans le corps". Soit le contraire même de la mort. Non pas son refus, ce qui renverrait à une forme de vitalité que Garrel n’a jamais exprimée, même dans ses films les plus "optimistes", comme Elle a passé tant d’heures... ou la Naissance de l’amour, mais son détournement, une sorte de "bonheur négatif", pour citer Pyrrhon, le philosophe de la fatigue, que Barthes convoque plusieurs fois dans son cours. Ce qui ferait des Amants réguliers un vrai film pyrrhonien, un film épuisé, fatigué des bavardages dogmatiques (sur l’Art, sur la Révolution, etc.), un film superbement indécis, et que l’on ne saurait confondre dès lors non seulement avec tous ces films contemporains qui n’ont rien à dire, mais aussi avec ceux, plus modernistes, qui cultivent fièrement le mutisme de leurs personnages... (à suivre)

5 commentaires:

Vladimir a dit…

Très joli montage. La musique, les couleurs passées, ça m'a rendu tout chose. Nostalgie nostalgie.

Buster a dit…

Bon je pense que tu t'es trompé de message, que tu fais allusion au post précédent. Je ne pensais pas que tu serais bouleversé à ce point. Merci quand même.

Vladimir a dit…

Ah oui mince... cela dit le dernier post que je n'avais pas encore lu est lui aussi très beau et m'a bien tourneboulé. Je dois être trop sensible.

Buster a dit…

Tourneboulé, vraiment?

Vladimir a dit…

Tourneboulé.