vendredi 29 août 2008

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On connaît la théorie de Thoret qui fait du film Super 8 de Zapruder, cette petite bande de 26 secondes et 477 photogrammes sur laquelle a été enregistré l’assassinat de Kennedy, un film matriciel, la source non seulement du cinéma de De Palma mais aussi d’une bonne partie de la production américaine, du cinéma gore (dans sa veine réaliste) au "cinéma du complot" des années 70 (The parallax view de Pakula, The conversation de Coppola, etc.), en passant par les films expérimentaux qui s'y réfèrent directement (Report de Bruce Conner...). Il est d’ailleurs étonnant que personne n'y ait pensé plus tôt tant cela paraît évident. Comme s’il avait fallu attendre les attentats du 11 septembre et les images en boucle de CNN pour que le rôle fondateur du film de Zapruder, dans ce qu’il convient d’appeler l’ère moderne (sinon déjà postmoderne) du cinéma américain, devienne manifeste. Pourtant les images du 11 septembre sont à l’opposé de celles de Dallas, elles en sont même le négatif parfait. Thoret a pointé les différences dans son livre: direct/différé, image nette/image floue, cadre fixe/cadre mobile, mouvement vertical/mouvement horizontal, explosion des tours/éclatement du crâne, nuage de poussière/tache de sang, des milliers de morts et pas de cadavres/un mort, un cadavre... De toutes ces différences, la plus importante est bien sûr la dernière: l’assassinat d’un seul homme - et pas n’importe lequel, le plus puissant et le plus séduisant des chefs d'état de l'époque - confère d’entrée à la scène une dimension mythologique que ne pourront jamais atteindre les corps anonymes (et invisibles) du World Trade Center. D’autant que les images de Dallas sont elles-mêmes restées longtemps cachées, circulant sous le manteau à la manière d’un vulgaire snuff movie, avant d’être diffusées pour la première fois à la télévision en 1975 (l’effet Watergate?), au contraire des images du 11 septembre, vues elles instantanément par des millions de téléspectateurs qui n’en croyaient pas leurs yeux. Car c’est bien de cela qu’il s’agit: le 11 septembre 2001, réel et fiction se sont télescopés dans le grand fracas de l’horreur mondialisée, là où le 22 novembre 1963, le réel n’avait fait que déstructurer la fiction, la trouer de l’intérieur, le terrain ayant été déjà préparé par quelques éclaireurs géniaux, au premier rang duquel on placera l'inévitable Hitchcock (cf. Psychose et les Oiseaux), avant que d’autres (je pense aux Italo-Américains du Nouvel Hollywood) ne viennent exploiter le filon. Est-ce pour cela que le 11-septembre n’a pour le moment rien engendré de très stimulant sur le plan fictionnel, comme si la fiction avait elle aussi été détruite, éventrée à l'image des deux tours, anéantissant tout autre récit, sauf ceux, mineurs, du faux documentaire (voir ce pauvre Oliver Stone)? Alors que Dallas, de par sa dimension mythologique, a irrigué (et irrigue encore) de nombreux films d’action américains, surtout ceux où culmine l’hyperviolence, et même si le cauchemar vietnamien, qui en a été le prolongement, me semble avoir joué un rôle plus déterminant encore. Reste une question: cette part mythologique, dont serait privé le 11-septembre pour son côté disons trop abstrait (surgissement ex nihilo des images, anonymat des morts, etc.), vient-elle du film de Zapruder proprement dit ou s'inscrit-elle, plus généralement, dans le destin tragique de JFK, indépendamment de toute représentation? Car l’événement - et à la rigueur l’idée qu’il existerait un film de cet événement, même s’il n’est pas visible - ne suffit-il pas à nourrir les fantasmes, ceux qui justement font les bonnes fictions? Et de se demander finalement si le film de Zapruder n'aurait pas davantage matérialisé, en le condensant, un processus déjà en cours (la perte d'une certaine innocence) qu'il ne l'aurait véritablement initié. Ce qui ferait de ce petit film amateur moins la matrice d'un régime fictionnel que le creuset par excellence de la figure gore: l'éclatement d'un corps, cette "giclée de sang et de substances", comme l'écrit DeLillo, qui va alimenter ad nauseam tout un pan du cinéma américain, de Scorsese aux frères Coen.

2 commentaires:

Joachim a dit…

Et si j'écris que finalement le seul film réellement 11/9 date de quelques années avant le 11/9 et qu'il s'agit de "Fight Club", est-ce que tu considèreras cet avis comme recevable ? Même si je ne suis pas sûr que le film de Fincher soit si fort que ça, il ne cesse de m'interroger (peut(être le symptôme du "film-symptôme"). Mais pour en revenir à ma (vague) théorie, l'ayant découvert en 2002, j'ai été frappé de certaines "prophéties": surgissement de la catastrophe au coeur de la routine et de l'ennui de l'american way of life, ennemi "extérieur mais intégré" (les pirates de l'air avaient fréquenté les universités anglaises, allemandes ou américaines) et (certes légère) description d'une organisation terroriste informelle, artisanale mais ravageuse. Bon, je ne sais pas ce que ça vaut comme "théorie" mais je la balance comme ça, à tout hasard...

Buster a dit…

Ce qui est marrant c’est que tu n’évoques pas la fin du film (l’explosion des immeubles) peut-être parce que justement c’est trop "gros". A part ça, j’ai de "Fight Club", surtout de la seconde moitié du film, un souvenir absolument atroce, ce qui fait que je ne l’ai jamais revu. A l'époque je n'y avais vu que la forme extrême d’un certain cinéma apocalyptique, sinon millénariste, puisque sorti fin 99. C'est d'ailleurs le problème, la proximité entre la fin du millénaire et les événements du 11 septembre fait que nombre de films de la catastrophe, genre "jugement dernier", risquent d'être interprétés a posteriori comme annonciateurs du 11 septembre. Mais bon, "Fight Club", par son nihilisme absolu, va peut-être plus loin que les autres...