vendredi 8 août 2008

[...]

C'est drôle, le texte de Narboni, avec cette idée de la toile d'araignée, me rappelle mon premier texte, un petit texte sur Cronenberg que j'avais écrit en 2002 juste avant la sortie de Spider. A l'époque j’étais fasciné par Cronenberg, aujourd'hui je le suis beaucoup moins, justement depuis Spider. Ce texte je l'avais envoyé aux Cahiers. JML et OJ m'avaient répondu, ils souhaitaient me rencontrer et c'est dans un café près de la Bastille que j'avais fait leur connaissance. De quoi avait-on parlé, je ne me souviens plus très bien. De Cronenberg c’est sûr. De Loft Story 2 aussi (hum...), de "flux" également, vous vous souvenez le truc de Bouquet, "plan contre flux"... On avait dû parler aussi de De Palma, de Civeyrac (là c'est moins sûr) et puis... ça me revient, de Spider-man (encore l'araignée) qui avait fait la couv’ de leur dernier numéro, au grand dam de certains...

Voici le texte:

Désir et dégoût, jouissance et frustration, anéantissement et révolte: voir un film de Cronenberg est toujours une expérience éprouvante. La vision du chaos laisse le spectateur K.O. Le cinéma de Cronenberg est d’abord physique: supporter l’insupportable. Résister pour mieux voir et finalement succomber au champ d’horreur.
Au départ le gore, des frissons et la rage. Un savant démiurge, un accident et la contamination. Ça débute comme Frankenstein et ça finit comme Dracula. Prométhée au pays des vampires. Mais quel pays? Le Canada, Toronto: société industrielle et américanisation, viande et puritanisme. Fin des années soixante-dix: la contre-culture exorcise le cauchemar vietnamien. Apogée du gore, "théâtralisation" des corps. Le cinéma est politique.
Cronenberg construit ses films comme l’araignée tisse sa toile. Des mots en guise de filières. Les images viennent après et forment le réseau. Un réseau de corps déchirés, digérés, "déjectés". Mais aussi de corps aliénés, pris dans la toile. Le gore cronenbergien est cérébral: mutants nés de la haine d’une mère, télépathes issus de grossesses trafiquées, être-magnétoscope dont les émotions font chair sur l’écran...
Le corps dans tous ses états. Fusion entre un homme et une mouche. Dérive existentielle sous l’empire des drogues: deux corps jumeaux habités par le même esprit mais le deuxième vit peut-être dans l’imaginaire du premier; visions psychédéliques d’un écrivain junkie dans l’univers arachnéen de l’interzone. Burroughs, figure tutélaire, étouffante, expulsée dans un magma informe de corps agglomérés: le festin de l’araignée. Fin du premier acte.
Puis la métamorphose. Un monstre mi-ange mi-papillon se pose sur la toile. Le corps n’est plus qu’une image mentale. L’auto-érotisme du début - phallus sous l’aisselle de la femme, vagin dans le ventre de l’homme - débouche sur la disjonction des sexes. Alors le sexe pour fuir la réalité. Célébrer le mariage apocalyptique de la chair et du métal: relations SM avec la machine. Catharsis de la pornographie technologique. Le pare-excitations du spectateur vole en éclats devant l’hyperréalisme des scènes d’accidents.
Impasse. Solitude de l’homme moderne en artiste. Comment créer son propre monde: mutation, téléportation, trip hallucinogène, orgasme dans la ferraille. Surtout ne plus revenir: couper tout contact avec le réel. S’approcher au plus près du centre de la toile. Alice du XXIe siècle: franchir définitivement le miroir. Disparaître dans un autre monde, celui du virtuel par les jeux vidéo. Ou de la folie avec Spider...

Dehors/dedans: introjection, projection; intrication, dislocation. Puissance de Cronenberg. Revoir ses films. Se dégager des images trop symboliques, des références trop criantes: Kafka et le devenir-insecte, Bacon et le vivant de la chair. Fréquenter Deleuze qui a écrit sur les deux: le rhizome chez Kafka, la Figure chez Bacon. Le héros kafkaïen est pris dans les rouages de la machine, il est machine lui-même. Peur de l’engrenage, jouissance du mécanisme. Le spectateur de Bacon est pris dans un mouvement de vertige; il est happé par l’agencement du tableau et assailli par ce qu’il voit: la chose déformée, trans-figurée. Travail de la sensation. Et chez Cronenberg? Présence des agents connecteurs - de la sphère de l’intime (le corps parasité) au champ du social (l’individu espionné); violence du sens devant cette exposition de chairs (in)humaines et d’objets-ossements. Le cinéma de Cronenberg entre désir et douleur. Mais surtout comme force créatrice en perpétuel mouvement. A la jonction du cinéma dit "mineur" et du cinéma esthétiquement dominant. Renvoi à Deleuze et Guattari sur la littérature mineure de Kafka. A Serge Grünberg aussi dans ses entretiens avec Cronenberg. Idée maîtresse: le cinéma mineur est nécessaire au cinéma dominant. C’est lui qui le fait progresser. Véritable creuset de l’expérimentation, il fait l’épreuve du cinéma et nourrit les grands films à venir. D’abord ignoré puis incorporé avant d’être éliminé. Et de revenir sous des formes nouvelles. Puissance de Cronenberg que d’être son propre vivier, à la fois l’araignée et sa toile.

Aucun commentaire: