mercredi 23 juillet 2008

Sous les pavés, l'amour

Il y a deux façons d’entrer dans le film de Philippe Garrel, les Amants réguliers. D’abord par la Grande Porte, porte en bois massif, parée de ses plus beaux ornements - magnificence de la lumière, perfection du cadre, aura des personnages -, que l’on n’atteindrait qu'après avoir gravi solennellement quelques marches, à l’instar des jeunes héros du film, montant en silence l’escalier qui mène à la chambre pour se livrer en cachette à quelques rituels interdits. Quelque chose de la procession pour accéder au lieu de la cérémonie, lieu situé au cœur de l’événement - Mai 68 -, étrange bloc de suie concentré sur une seule nuit, coincé entre deux séances de drogue, comme si le cocktail Molotov n’avait été qu’une transition entre le chilom et la pipe à opium. Mais il existe une autre porte, moins imposante, par où entrer, la porte de service, mieux: la porte dérobée, cette petite porte qui permet d’entrer subrepticement dans une œuvre, de s’y glisser sans difficulté, à travers ce qui dans un film vous attire irrésistiblement - un plan, une scène, une partie du film -, une manière finalement d’investir l’œuvre en toute intimité et d’y repérer, ça et là, quelques recoins cachés, loin du discours habituel qui accompagne chaque nouveau film d’un auteur - chez Garrel, sa quête perpétuelle, puisque impossible, d’un absolu du cinéma et tous ces motifs qu’il ne peut dès lors que répéter à l’infini: la question de l’origine, l’état de l’enfance, le thème de la filiation, etc. D’un côté, donc, la grand-messe que représente la célébration d’une œuvre lorsque celle-ci, presque trop parfaite, et un rien intimidante, semble anesthésier tout sens critique. De l’autre, la dédicace, ces petits moments, pas nécessairement les meilleurs, qui dans un film vous font subitement écho, sans trop savoir pourquoi, vous touchent à la fois directement et profondément, au point de vous donner l’illusion qu’ils vous sont personnellement adressés (les fameux punctum barthésiens).
Ces portes accessoires qui permettent de pénétrer dans un film par son côté le plus fragile sont nombreuses dans les Amants réguliers. J’en retiendrai deux, celles qui ouvrent sur les deux passages musicaux du film: Vegas de Nico et This time tomorrow des Kinks. Ces deux moments ne sont pas de simples respirations dans le film, ils ne servent pas non plus de contrepoint à la musique originale de Jean-Claude Vannier. Ce sont de vrais éléments narratifs, des pièces essentielles à la bonne marche du film, sauf qu’ici il s'agit moins de relancer le récit que d'en suspendre provisoirement le cours. De sorte que ces deux moments viennent isoler, en l’encadrant, tout un fragment du film, lui conférant un statut particulier, celui de centre, au sens blanchotien du terme, c’est-à-dire à la fois central et fuyant, vers quoi se dirigerait l’œuvre mais sans jamais l’atteindre. Ce fragment, c’est celui de la rencontre amoureuse. Soit un nouvel espace - on est passé des petits appartements parisiens à la nudité d’une grande maison bourgeoise. Soit également une nouvelle temporalité - le temps qui suit immédiatement les événements de 68 semble s’arrêter. Un nouvel espace-temps qui n’est pas celui du désenchantement politique mais bien celui du ravissement amoureux. Entre la voix métallique et incantatoire de Nico, égérie warholienne et compagne de Garrel dans les années soixante-dix, et celle, tendre et ironique, de Ray Davies, leader des Kinks et auteur des plus beaux textes de la pop anglaise, le film s’écoule hors du temps et du monde, donnant ainsi tout son sens au titre. Car si les amants sont dits "réguliers", c’est surtout parce qu’ils vivent dans un temps différent des autres, un temps religieux, occupés à échanger quelques regards complices, à sourire, souvent sans raison, à confier ce qu’ils croient être des secrets, à marcher ensemble pendant des heures et, lorsque l’autre n’est pas là, à rêvasser, là encore pendant des heures. Un temps ralenti, mais aussi éphémère puisque viendra assez vite celui des petites trahisons, lorsque l’amour doit être encore plus fort pour espérer survivre. Dans les Amants réguliers, cela tient sur une demi-heure, pas grand-chose donc, mais d’une incroyable intensité. Avec pour première conséquence de relativiser la dimension politique du film (si Mai 68 est si important chez Garrel, c’est évidemment parce qu’il cristallise tous les espoirs - déçus - d’une génération, mais aussi parce que l’époque est celle de ses vingt ans, époque forcément mythique à défaut d’être heureuse, ce que nous montre la première partie avec cette vision nocturne et presque surréelle des événements). Avec comme autre conséquence de renvoyer à plus tard les états d’âme du poète, tout ce qui touche aux grandes interrogations de l’artiste - son rapport tourmenté à la création et au commerce -, cette métaphysique qui n’a rien de plaqué puisqu’elle a toujours travaillé Garrel, mais qui à la longue peut aussi exaspérer par son côté répétitif. Pour autant, l’essentiel n’est pas là, ce qui importe n’est pas ce que le fragment, ainsi isolé, rejette à l’extérieur, mais bien ce qu’il condense à l’intérieur de son propre champ... (à suivre)

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