samedi 19 juillet 2008

Le matricule des anges

Le plus beau film du moment, on peut le voir gratuitement sur Dailymotion. Il s’appelle Li per li (sous-titré "féerie critique" - un Cocteau pasolinien?), il date de 1994 et est signé Pierre Léon. C’est un film absolument magnifique, tourné en noir et blanc, avec trois francs six sous, expliquant l’image tremblée et les hésitations du cadrage (ce que n’arrange pas évidemment son transfert vidéo), mais sans que cela le pénalise tant l’essentiel est ailleurs. Où exactement? Disons dans cet art de la captation (le premier plan montre un personnage enregistrant les bruits de la nature) qui fait de l’instant présent le cœur révélateur du film. Le temps ici est celui de l'oisiveté (dolce farniente) et du passe-temps (déchiffrer une chanson russe, construire des miroirs avec des bouts d’assiettes, lire des recettes de cuisine, danser sous la lune, etc.), alors que les personnages ne se sont pas vus depuis quinze ans et que, apprend-on, ils doivent mourir bientôt. Autant dire que ce temps est davantage celui des acteurs, amis de longue date (outre Pierre Léon et son frère Vladimir, on retrouve là Mathieu Riboulet, Renaud Legrand et Serge Renko, le futur "triple agent" de Rohmer), vivant ensemble le tournage d’un film, que celui des personnages dont on ne sera jamais exactement ce qu’ils ont fait pendant ces quinze ans, sinon accomplir une étrange mission ("la guerre des cinq sens"), celle de la vie j’imagine, de leur jeunesse, marquée par la maladie et dont ils conservent, plus que le souvenir, la trace sous la forme d'un petit pansement au cou - le baiser du vampire? - qu’ils ne quitteront qu’à la fin, quand la mort, figurée par le personnage muet de Pierre Léon, viendra les chercher.
Rythmé par le célèbre sonnet de Louise Labé ("je vis, je meurs, je me brûle et me noie; j’ai chaud extrême en endurant froidure..."), qui exalte les tourments de l’amour et qui sert ici de mot de passe à l’arrivée - à pied, en vélo et en Mercedes - de trois des personnages dans une grande maison de campagne, une sorte de datcha située à l’écart du monde, où les attend un quatrième, apparemment le chef, alors que le cinquième (Pierre Léon) attend lui son heure, on l'a dit, en se consacrant à des taches domestiques (peler des pommes, passer la serpillière...), le film est empreint d’une douce mélancolie, à l’image des séquences chantées (par Renaud Legrand, les yeux fermés, Vladimir Léon, regard caméra, et Pierre Léon, en voix off, à la fin du film) et surtout de ce plan merveilleux où des roses apparaissent furtivement en couleurs, comme si elles avaient été peintes au pochoir. Reste ce qui est peut-être la scène la plus significative du film, quand Mathieu Riboulet apprend à Serge Renko à "lire" un poème, en l’occurrence celui de Louise Labé, et, par la tonalité et le rythme que ce dernier finit par trouver, à transformer un simple "mot de passe" (c’est-à-dire une suite de mots sans véritable sens) en pure coulée d’émotion. N'est-ce pas ainsi qu'il faut "lire" les films de Pierre Léon?

4 commentaires:

Sébastien a dit…

Au fait, ça veut dire quoi "Li per li"?

Buster a dit…

Je ne sais pas, c'est peut-être un "mot de passe". En tous les cas, ça sonne bien.

Buster a dit…

...ça sonne d'autant mieux que "li per li" veut dire "sur-le-champ" en italien (merci V. pour l'info), ce qui fait écho au premier plan du film.

Anonyme a dit…

"Li per Li", une hésitation peut être