vendredi 25 juillet 2008

Le dieu regard


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Le Mépris de Jean-Luc Godard (1963).

Extrait d'un texte d'Hervé Joubert-Laurencin:

"Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. Le Mépris est l’histoire de ce monde." La citation est fameuse, mais, comme la lettre volée, plus énigmatique qu’il n’y paraît. Surtout dans l’incise: "disait André Bazin", puisque la citation, apocryphe, est de Michel Mourlet, théoricien macmahonien, à la fois anti-bazinien et anti-godardien, tirée de l’article autrefois célèbre "Sur un art ignoré" (Cahiers du cinéma n°98, août 1959). Les deux phrases du film sont lues par une voix qui ressemble à celle de Godard mais qui n’est pas la sienne: déjà du faux; pendant cette récitation, le personnage de Francesca qui n’est pas actrice dans la fiction, est filmé lisant un livre qu’on n’identifie pas: une autre énigme dans ce générique qui met en scène, en faisant courir son opérateur après une lectrice, sa première affirmation: "C’est d’après un roman"; les deux phrases sont séparées par un geste de Raoul Coutard testant la lumière en levant les yeux vers le ciel: vers la hauteur, vers le soleil, vers les dieux. "Lang marque assez bien cette distance, cette hauteur" a dit Godard: une "politique des hauteurs", tandis que l’"auteur" c’est lui, dont le nom commence par Dieu et finit comme "regard", ou "Coutard", ou (Georges de) "Beauregard" (Godard est un "ôteur" d’illusions, disait aussi Serge Daney). Lang fut justement un des enjeux principaux de la "politique des auteurs" défendue par les "jeunes Turcs" des Cahiers du cinéma, et finalement aimablement contestée par André Bazin, mais aussi l’un des quatre réalisateurs défendus par Michel Mourlet et les "macmahoniens": "L’attitude (…), le ton proprement langien qui procède d’un regard d’aigle sous lequel tout s’égalise, témoigne d’un sens du cosmique qui sous-tend entièrement les derniers films et éclate brusquement dans les ultimes plans du Tigre, où il s’incarne jusqu’au symbole par le geste halluciné du fugitif déchargeant son arme contre le soleil." (Cahiers du cinéma n°99, septembre 1959)
On peut penser que l’attribution à Bazin, "au mépris" des règles de la citation, ainsi que la modification progressive du texte, légère mais substantielle (changement de place du pronom réfléchi - ce qui est un comble dans ce film sur le cinéma - qui passe de "substituer" à "accorder" [Dans l’article de Michel Mourlet, on lisait: "Puisque le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs…"; le verbe est encore pronominal dans la première version reprise de la citation de Mourlet par Godard, dans le commentaire du disque tiré de Une femme est une femme (Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, 1985), film dont le scénario a été publié dans le n°98 des Cahiers du cinéma contenant "Sur un art ignoré"...], est une façon de rejeter l’aspect idéologique pseudo-nietzschéen du texte initial de Mourlet (l’"ivresse", la "race élue", les corps "toujours beaux", l’"avancée de la vie vers le dieu", l’apologie de la "fascination", de l’"absorption de la conscience", de la "réconciliation", du "regard droit", de la "volonté de puissance" du cinéaste répondant au "désir d’ordre" du spectateur, etc.), et d’associer ces conceptions à l’hollywoodisme, à la politique des studios, au "monde accordé" aux désirs d’un producteur, d’un Prokosh, face triviale du nietzschéisme plus pur de Fritz Lang.
Ainsi, les deux phrases, grâce à la fausse attribution à Bazin qui fait d’elles un pharmakon, à la fois remède et poison de l’esprit, peuvent-elles aussi être comprises négativement: le cinéma que je rejette remplace mon propre regard, celui que mon producteur ("Beauregard") m’offre sans pour autant me le concéder, par le monde accordé des Prokosh ou "réconcilié" des Mourlet, dont l’histoire n’est que celle de leur mépris. La maxime se retourne donc si l’on change le point de vue de celui qui la récite: si c’est Godard qui parle, le "regard" est celui du cinéaste, si ce n’est pas lui, c’est celui du spectateur, le "nous" de Mourlet ou de Bazin. Mais Godard a été critique, sous un autre nom, et selon lui "Bazin était un cinéaste qui ne faisait pas de films mais qui faisait du cinéma en en parlant, comme un colporteur." (Hervé Joubert-Laurencin, "Apocryphes baziniens", Art press spécial n°14, octobre 1993)

8 commentaires:

louise a dit…

ah bon, c'est pas Godard qu'on entend dans le générique, mais c'est qui alors?

Buster a dit…

Personne ne sait. Pas même Bergala, c'est dire...

hervé joubert -laurencin a dit…

moi je le sais maintenant (depuis 2008)

(c'est pas très poli de publier mes textes sans me demander mon avis : enfin c'est gentil quand même)

Buster a dit…

Oui j'aurais dû... désolé.

Et c'est qui?

hervé joubert-laurencin a dit…

Jean Brassat, acteur qui a un rôle dans Les Carabiniers.

Buster a dit…

Merci.

Anonyme a dit…

Ouarf ouarf ouarf.

hervé joubert-laurencin a dit…

pourquoi ouarf ?
on m'aurait menti ?