dimanche 13 juillet 2008

Danse avec le vent

Disons-le tout de go, Valse avec Bachir ne m’a pas convaincu alors que Phénomènes, au contraire, est pour moi une réussite totale. On me dira que les deux films n’ont rien à voir. En effet. Autant à la vision du film d’Ari Folman j’ai eu en permanence l’impression étrange (et très désagréable) que l’auteur ne faisait pas vraiment confiance à la fiction, que le recours à l’animation, loin de permettre de dépasser les frontières entre documentaire et fiction, comme il le prétend, n’était qu’un stratagème pour non seulement ne pas trop coller à la référence coppolienne (Apocalypse now) mais surtout échapper aux difficultés qu’engendrait nécessairement la représentation d’un sujet sensible (la guerre du Liban, et en point d'orgue le massacre de Sabra et Chatila qui, s'il n’est pas le vrai sujet du film, en est quand même le "centre", ce vers quoi se dirige le film, infailliblement) et du vécu intérieur de son héros (ses souvenirs refoulés, ses fantasmes, etc.), un héros qui, on le sait, n’est autre que lui-même, autant à la vision du film de M. N. Shyamalan j’ai ressenti jusqu’au dénouement la confiance (retrouvée?) d’un cinéaste dans les pouvoirs de la fiction, lui permettant d’en tirer le maximum d’effets, sans les artifices (surenchère scénaristique, twist final...) qui grevaient ses précédents films.
Valse avec Bachir n’est pas un "documentaire d’animation" (expression qui, soit dit en passant, ne veux rien dire) mais, nuance, un documentaire maquillé en film d’animation, autant dire un faux documentaire, sur le travail de mémoire, jusqu’au moment où le refoulé (le souvenir de Sabra et Chatila) fait retour, sous la forme d’images d’archives, celles du massacre, images bien réelles celles-là mais qui me semblent encore moins justifiées, au niveau de la représentation, que ne l’était au départ le choix de l’animation, d’autant que le cinéaste nous gratifie pour le coup d’un geste "pontecorvien" avec ce gros plan sur le cadavre d’un enfant. Une fin pour le moins douteuse qui interroge après-coup sur le réel talent de son auteur (il est d’ailleurs curieux que celui qui a dirigé l’animation, Yoni Goodman, ne soit pas crédité au générique comme réalisateur). Car si le film est unique en son genre (et pour cause, il est le premier du genre), bien qu’il n’ait rien de "révolutionnaire", en matière d’animation comme dans son rapport réalité/fiction (ce qui était déjà le cas du surestimé Redacted de De Palma), il se révèle au bout du compte assez limité dans sa capacité à transcender son sujet.
Phénomènes n’est pas une "simple fable écologique", une version algorienne autant que gore de ce qu’on appelle le cinéma de la catastrophe, mais, nuance, un grand film fantastique, digne de la meilleure série B (on pense évidemment à Body snatchers de Don Siegel, au Village des damnés de Wolf Rilla, on pense aussi à certains films de Tourneur, moins par le style, inégalable, et la question de l’invisible, que par le thème développé: la science à l’épreuve de phénomènes inexpliqués, à défaut d’être surnaturels, comme dans Night of the demon). Après la "crise" scénaristique que représentait la Jeune fille de l’eau, Shyamalan semble reparti de plus belle, plus fort que jamais, comme ressourcé, dans son travail sur le récit, retrouvant une puissance de narration - le film est d’une inventivité constante (la belle séquence borgésienne où un groupe se forme au croisement de quatre routes qu’on ne peut réemprunter puisqu’elles ont déjà servi à fuir, les solutions "scientifiques" trouvées par le héros pour échapper au danger, la scène du "tube acoustique" qui permet au couple de "communiquer" et à l’homme et la femme d’aller enfin l’un vers l’autre en affrontant le vent...) malgré la convention des situations - qui lui fait abandonner progressivement la thématique paranoïaque du début, la thèse terroriste pour expliquer les phénomènes - écho bien sûr aux attentats du 11 septembre à travers ces "suicides" d’ouvriers se jetant du haut d’un immeuble -, pour atteindre une dimension à la fois plus universelle (l’angoisse en tant que peur sans objet, ou presque puisque réduit au simple mouvement du vent dans les arbres) et plus intime (la crise donc d’un couple surmontée à la faveur de ces événements). Ce mouvement qui va du cosmique au noyau familial (en questionnant au passage le non-rapport sexuel, bah oui...) est peut-être archi-rebattu, il n’en est pas moins toujours opérant lorsque la fiction tourne comme ici à plein régime et que l'auteur, parfait alchimiste, en maîtrise à ce point toutes les composantes.

PS. Si vous voulez rire (jaune), je vous invite à lire ou relire la critique totalement à côté de la plaque (c’est le moins qu’on puisse dire) de Burdeau dans les Cahiers. [je parle de la critique de Phénomènes bien sûr parce que celle de Valse avec Bachir est beaucoup moins "drôle"]

4 commentaires:

Sébastien a dit…

Assez d’accord avec vous concernant « Phénomènes » qui vaut beaucoup mieux que ce qu’en dit la critique en général, mais je vous trouve un peu sévère avec le film de Folman. Ce n’est peut-être pas le film « révolutionnaire » annoncé un peu partout mais c’est quand même un film très fort et plutôt convaincant dans son approche des évènements, dans sa façon de mêler histoire et psychanalyse, les faits dans leur brutalité et la manière dont l’inconscient les retravaille pour les rendre moins intolérables.

Buster a dit…

C’est là tout le problème, Folman ne va pas jusqu'au bout de sa démarche. Je pense que la critique a été touchée par la force du sujet et bluffée par le procédé employé, ce qui correspond aux intentions du cinéaste, mais qu’elle s’est montrée peu attentive, sinon complaisante, quant au résultat qui, je le maintiens, n’est pas à la hauteur des intentions. Le film est plus ingénieux que génial. J’ai parlé de la fin qui pose problème (doux euphémisme), je n’y reviens donc pas, mais ça coince déjà bien avant, à de nombreux moments (pour aller vite, disons que les images mentales sont trop chargées visuellement, trop hollywoodiennes, trop "fabriquées" pour s’inscrire dans un processus de remémoration et encore moins de l’inconscient, et que ça finit par sonner faux). C’est le danger de l’animation qui permet de représenter, à bon compte, n’importe quel produit de l’imagination. Tout est visualisé dans le film, ce qui affaiblit sa force d’évocation, sinon d’invocation. Je reste convaincu qu’avec des personnages réels (ce n’est pas un problème d’incarnation), plus d’opacité dans le récit, le film de Folman aurait gagné en impact, mais l’auteur en avait-il les moyens? Pas sûr que ce soit un grand cinéaste.

Sébastien a dit…

Je trouve au contraire que pour un film d’animation, il ménage pas mal de zones d’ombre. Vous n’avez pas l’air d’aimer beaucoup le cinéma d’animation.

Buster a dit…

Je n’en suis pas fou en effet. Je n’aime pas beaucoup les films d’animation qui parodient les "vrais" films, comme je n’aime pas non plus les films "réels" qui pastichent le cinéma d’animation. Mais dans le passé j’ai aussi été ébloui par les films de grands animateurs comme Norstein ou Svankmajer...
Pour revenir au film de Folman, l’idée que derrière les figures animées il y a des personnages réels pourrait faire du film une critique de la tendance actuelle du cinéma de fiction (surtout américain et asiatique) qui voit les personnages (réels) ressembler de plus en plus à des figures de BD, mais même ça le cinéaste ne le dit pas. En fait, à trop bien "reconstruire" son histoire, à trop bien la figurer, Folman la rend très superficielle. On finit par n’y voir que l’illustration d’une période de jeunesse qu’il n’aurait pas vraiment refoulée mais dont il aurait surtout conservé, comme images fortes, celles qu’il avait vues à la même époque, au cinéma, avec "Apocalypse now". La guerre du Liban ne serait plus que la toile de fond historique d’un remake animé du film de Coppola, la culpabilité ne serait plus alors d’avoir oublié Sabra et Chatila mais de l'avoir substitué par "Apocalypse now".