dimanche 27 juillet 2008

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Revu Frontière chinoise de John Ford (1966). Oui, je sais, en bon cinéphile je devrais dire Seven women qui est le titre original, mais j’aime mieux le titre français (pour une fois). D'autant que Seven women est un titre un peu trompeur vu qu'il y a en réalité huit femmes dans le film si l’on compte Miss Ling, la femme chinoise qui est aussi une victime de Tunga Khan, le chef mongol. Les Cahiers, à l’époque, avaient pointé l’ambiguïté du "chiffre", sous la plume de Narboni ou de Comolli, je ne sais plus, démontrant que si les femmes sont bien huit, elles ne le sont jamais ensemble, qu’il y a en fait six missionnaires plus deux "étrangères" (le Dr Cartwright et Miss Ling), deux exclues qui sont interchangeables - c’est net quand Tunga Khan prend la femme chinoise comme esclave, la retirant du groupe, puis l'échange avec la femme médecin qui devient alors sa favorite - de sorte que le chiffre sept est toujours respecté. Derrière cette acrobatie arithmétique, qui privilégie le déséquilibre et l’imprévisibilité des situations, il y avait la volonté d’inscrire Ford dans la modernité, en dépit de l’anachronisme évident de son film, et de faire du schématisme des oppositions (civilisation/barbarie, religion/athéisme, loi/désir...) un modèle de radicalité. Oui bon, peut-être, moi-même j’ai longtemps cédé à cette tentation qui consiste à trouver du moderne chez les classiques et, inversement, du classique chez les modernes. Aujourd’hui tout ça me paraît un peu fallacieux. Seul compte le film, sa position par rapport non pas à la production courante mais à l’ensemble d’une œuvre, et peu importe finalement que celle-ci soit classique ou moderne.
Ce que je vois dans le dernier film de Ford, c’est d’abord le portrait, magnifique, d’un personnage féminin (plus que de sept ou huit), passant du statut de "héros fordien", avec ce que cela suppose de dureté et de tendresse (à la Duke, on dira), à celui de "femme", avec ce que cela suppose d’énigmatique, surtout pour un homme de 72 ans qui n’avait rien d’un progressiste - ses croyances le situaient plutôt du côté des missionnaires - mais qui toute sa vie soutint ceux qui se montraient, à l’instar du personnage d’Ann Bancroft, "à la hauteur", c’est-à-dire, comme il est souligné à la fin du film, d’un courage et d’une générosité exemplaires, et ce quels que soient leurs idées politiques, leurs convictions religieuses et même leur sexe. Donc le portrait d’une femme et au bout du compte la question de la femme. Ce n’est pas qu’il n’y ait jamais eu de portrait de femme chez Ford, pensons simplement à Maureen O’Hara dans l’Homme tranquille, à Ava Gardner (et Grace Kelly) dans Mogambo, ou encore à Elizabeth Allen dans la Taverne de l’Irlandais (on remarquera au passage que ces films, où les rôles féminins sont plus consistants, se déroulent tous hors des Etats-Unis, de l’Irlande à la Polynésie, en passant par l’Afrique, comme s'il fallait quitter l’Amérique pour que la femme - son insularité et le "continent noir" que représenterait son désir - puisse se manifester), mais c’était toujours dans un rapport disons conflictuel avec l’homme et sous un angle foncièrement machiste (ah, les fessées chez Ford!). Ici pas d’"homme" à proprement parler: le pseudo-pasteur, "seul coq dans le poulailler" est humilié par la directrice de la mission, laquelle affiche ouvertement sa répulsion de tout ce qui touche au sexe (elle refoule par ailleurs des penchants lesbiens); quant aux guerriers mongols, ils relèvent plus du fantasme. Pendant les deux premiers tiers du film on en parle plus qu’on ne les voit, et lorsqu’ils se "matérialisent", de façon caricaturale (comme tout fantasme), c’est sous une double forme: celle de la bestialité (Tunga Khan) qui répugne en même temps qu’elle fascine, et celle de la beauté virile (le rival incarné par Woody Strode, le "beau corps sexué" des derniers Ford, qu’il s’agisse d’un sergent noir, d’un chef indien ou comme ici d’un bandit mongol) qui effraie en même temps qu’elle attire. C’est pourquoi la force du film réside moins dans l’opposition marquée, et somme toute assez convenue, entre Margaret Leighton et Ann Bancroft que dans le rapport trouble que chacune d’elles entretient avec sa féminité, surtout la seconde, rivalisant avec le sexe fort là où la première ne fait que le rejeter de manière théâtrale. Si Ann Bancroft s’habille, fume et boit comme un homme, ou au contraire s’apprête comme une courtisane, il ne s’agit à chaque fois que d’une mascarade qui fait d’elle une figure inversée de ce que reproduit de son côté Margaret Leighton. Dans les deux cas, on a affaire à des femmes au désir insatisfait, autant dire à de belles hystériques, dont le comportement ne peut être qu'excessif, l’un positif puisque empreint d’humour et d’empathie, jusqu’au tragique, l’autre négatif puisque... c'est l'inverse.
Le plus incroyable dans tout ça est que ce soit signé John Ford, et que ce soit là son dernier film. On me dira que le sujet n’est pas de lui, que c’est tiré d’une nouvelle écrite justement par une femme. Il n’empêche, ce qu’il y a de bouleversant c’est que le cinéaste, loin de nous livrer un énième western, ce que pouvait laisser croire le générique avec sa horde de cavaliers mongols semblable à une troupe d’Indiens, nous parle au contraire des femmes, que des femmes. Laissant à d’autres le soin d’"enterrer" le western, il revient sur ce qu’il n’avait jamais vraiment traité dans ses films, la femme en tant que telle, et c’est d’autant plus beau qu’il y pose le même regard que sur ses personnages masculins. Le dernier plan, célèbre, qui voit Bancroft remettre au chef mongol la coupe empoisonnée puis, une fois le monstre terrassé, boire à son tour le poison et attendre la mort que Ford accompagne d’un travelling arrière et d’un fondu au noir, est absolument sublime. Juste deux remarques: la première concerne la réplique, tout aussi célèbre (puisque c’est la dernière de toute l’œuvre fordienne) de Bancroft au barbare - "so long, you bastard" - au moment où elle lui tend la coupe. Cette réplique fait écho à celle prononcée juste avant par Leighton, lorsque celle-ci qualifie la doctoresse de "putain de Babylone", et peut donc être comprise comme une réponse à distance de Bancroft à Leighton, via le personnage de Tunga Khan qui dans la séquence occupe d'ailleurs le fauteuil de la directrice. Et y voir alors l’adieu d’une femme à la cruauté d'un monde, du monde en général, peu importe qu'il soit barbare ou civilisé puisque de toute façon elle n’y avait pas sa place. La seconde remarque rejoint la première et concerne le plan proprement dit. La caméra s’éloigne de Bancroft qui reste assise sur le bureau, après avoir jeté de rage sa coupe, en même temps que s’éteint progressivement la lumière. Pour autant le fondu au noir n’est pas total puisque dans le coin on découvre à la fin du travelling le corps de Tunga Khan, jusque-là resté hors-champ. Cette réapparition du corps de l’homme (il est même éclairé pour qu’on le voit bien), au moment où s’efface celui de la femme, confère au plan un sens assez différent de celui qu’on lui prête habituellement. Comme si Ford, dans un dernier réflexe, nous ramenait à la (dure) réalité des choses, qu’il nous rappelait que la vérité du film ne résidait pas dans un mouvement d’appareil, si bouleversant soit-il, mais dans la force d’une image, déposée au pied du film; que cette vérité n’était pas dans l’opacité d’un fondu au noir, ouvrant à toutes les interprétations possibles, mais dans la blancheur éclatante d’une dépouille, point final du film, le reste n’étant que littérature...

4 commentaires:

Vincent a dit…

Ford vous inspire un bien beau texte. J'ai découvert ce film tardivement et si je l'ai aimé, comme j'aime ses films de fin de carrière, je suis resté un peu perplexe sur le choix de la forme. Je me demande si, au contraire, une transposition dans un univers westernien n'aurait pas été plus intéressante. Sa Chine de studio me semble surtout être un souvenir des films exotiques de Capra ou Mayo, comme la ville minimaliste de "The man who shot Liberty Valance" sort du cinéma des années 30 et 40.
Juste pour le plaisir de la discussion, je ne suis pas complètement d'accord sur votre passage sur les femmes, même si le côté "étranger" me semble toucher juste. Il y a déjà eu des films de Ford axés sur des personnages féminins "en héros fordien", la mère que "Four sons", l'héroïne de "Pilgrimage" que je n'ai jamais vu mais que McBride tient pour une oeuvre majeure, et puis "Mary of Scotland" fait pour Katharine Hepburn. Et Maureen O'Hara, y compris dans ses rôles d'américaine, est "à la hauteur" comme vous l'écrivez justement. je crois que c'est vraiment le seul critère qui importait pour Ford, tenir sa place, et c'est peut être ce qui lui a permit de dépasser son machisme, son conservatisme relatif pour nous donner une oeuvre profondément humaine, de chair et de sang selon l'expression consacrée.

Buster a dit…

C’est vrai que les personnages féminins ne manquent pas dans le cinéma de Ford et certains sont très beaux. Ce que je voulais dire c’est que dans "Frontière chinoise" Ford n’avait jamais été aussi loin dans le portrait d’une femme à travers la question de la sexualité et aussi parce que dans ce film la femme endossait en plus le rôle habituellement dévolu au héros masculin. Des vieux films de Ford (je ne les connais pas tous évidemment) je retiens surtout des personnages de mère comme dans "Les quatre fils", ou d’épouse mais où le problème du couple me semble traité de façon assez conventionnelle. De "Marie Stuart" je n’ai pas gardé un très grand souvenir, le personnage de Katharine Hepburn n’est pas très convaincant, seule la séquence finale de l’échafaud (qui n’est pas sans rappeler, dans l’esprit, le finale de "Frontière chinoise") échappe à l’imagerie hollywoodienne du film historique. En fait c’est surtout Maureen O’Hara, dans "L’homme tranquille" mais aussi "Rio Grande" (notamment dans sa rivalité avec... la cavalerie), et Joanne Dru (de façon plus discrète mais encore plus émouvante) dans "La charge héroïque" (peut-être le plus beau Ford, où est traduit magnifiquement le silence douloureux de celles qui "portaient un ruban jaune") ou encore "Le convoi de braves", qui me semblent préfigurer le mieux le personnage d’Ann Bancroft.
Quant à la question de la forme, je ne sais pas. C’est peut-être votre amour du western qui vous fait regretter que le film n’en soit pas un. Mais Ford pouvait-il refaire à nouveau un western après "Les Cheyennes" qui marque un changement radical dans sa vision du problème indien (dans ce film très pessimiste Ford scie vraiment la branche sur lequel il était assis depuis quarante ans). Personnellement je trouve très touchant que le spécialiste des grands espaces se retrouve ainsi confiné dans un décor de studio. Et puis le film étant censé se passer dans les années 30, que sa forme épouse celle du cinéma de l'époque est assez cohérent finalement. C’est aussi le problème des derniers films chez certains cinéastes où la frontière entre simplicité (jusqu’à l’épure) et schématisme (jusqu’à la sécheresse) est très tenue. Il y a là un équilibre fragile qui rend ces films très attachants même s’ils n’égalent pas les plus belles œuvres de leurs auteurs.

Buster a dit…

Sinon, merci pour le lien.

Anonyme a dit…

Lire l'article consacré au film dans le numéro 6 de la revue Contre Band