vendredi 20 juin 2008

Pour Aki

L’œuvre de Kaurismäki n’a pas vocation à changer le monde (elle n’a rien de révolutionnaire), ni même à l’expliquer (elle n’est pas non plus didactique). Modestie de l’auteur. Sa vision du monde c’est d’abord celle d’un pays, la Finlande, terre des humiliés et des laissés-pour-compte. Et si elle nous touche à ce point c’est qu’il arrive à faire émerger, au-delà de l’éclectisme et du surlignage de ses formes, ce sentiment d’abandon qui est à la fois le propre de l’âme finnoise - celle d’un peuple historiquement "abandonné des dieux" - et le drame de l’homme moderne, de plus en plus incapable de suivre le train de l’Histoire.
Alors Kaurismäki cinéaste postmoderne? Au sens péjoratif du mot, qui assimile le postmoderne au degré zéro de la culture (le n’importe quoi culturel où tout est bon), œuvres kitsch flattant le mauvais goût du public, on répondra négativement. A moins de considérer la série des Leningrad cowboys comme un exemple de ce versant négatif de la postmodernité, son côté bric-à-brac. Mais si, au contraire, on considère la postmodernité comme un surpassement des apories de la modernité, Kaurismäki est assurément l’un de ses plus beaux représentants. Avec des films aussi épurés que la Fille aux allumettes, Au loin s’en vont les nuages, Juha, l’Homme sans passé ou les Lumières du faubourg. Des films qui refusent le culte moderniste du nouveau, qui surtout dépassent les oppositions trop marquées (nouveauté/imitation, avant-garde/kitsch, progrès/réaction) entre la modernité et la tradition. En revisitant - plus qu’en imitant - les formes du passé, Kaurismäki retrouve l’innocence du cinéma classique; en s’imposant des règles stylistiques, somme toute restrictives, il ressuscite une époque où le cinéma surmontait ses "limites" techniques (absence de son et/ou de couleurs) et son écriture standardisée (quid de l’auteur?) en les sublimant. Le cinéma kaurismakien est à la recherche de cette dimension "auratique" du cinéma d’autrefois. Dimension à jamais perdue dans le projet/progrès de la modernité. La résonance avec le cinéma muet se situe aussi à ce niveau. Retrouver la "trace" d’un cinéma révolu plutôt que tracer la voie pour le cinéma de demain. Pas franchement passéiste mais radicalement antihistorique, le cinéma de Kaurismäki est bien postmoderne.
On parle souvent d’utopie à propos du (petit) monde créé par Kaurismäki dans ses films. Mais c’est quoi l’utopie? Est-ce une société dans laquelle personne (ni même les chiens) n’est véritablement méchant, ou une société dans laquelle tout le monde serait heureux? Est-ce une société qui voit les plus indigents s’accommodaient - avec philosophie - de leurs conditions, ou un idéal de société dans laquelle les intérêts de chacun seraient pris en compte? L’utopie est par définition optimiste, elle suppose toujours un devenir, une foi dans un monde meilleur, le meilleur des mondes possibles, ce qui sous-entend un refus non seulement du passé mais aussi du présent. Or c’est tout le contraire chez Kaurismäki. Son œuvre, hiératique, s’oppose à la dynamique de la modernité, de cette modernité qui va toujours de l’avant, sans se retourner sur ceux qu’elle abandonne en cours de route. L’Homme sans passé confirme cette position postmoderne du cinéaste, refusant le monde moderne, sa vitesse et son indifférence à l’égard des plus démunis, délaissés par l’Histoire comme les containers rouillés dans lesquels ils vivent. Chez Kaurismäki l’avenir n’est jamais idéalisé, il n’est que la répétition du présent. Le droit au bonheur n’est jamais revendiqué, il s’agit d’oublier l’idée même de bonheur. Nulle utopie là-dedans. Le regard de Kaurismäki est toujours aussi désabusé. Et si l’"homme" refuse finalement son passé, il reste quand même attaché au passé. Car relier le passé au présent (l’homme en question est un ancien soudeur) c’est encore une façon de ne pas trop penser à l’avenir. Le personnage kaurismakien vit dans un monde "décalqué" du réel. Pas un monde irréel, allégorique, style Sunnyside de Chaplin; un monde, au contraire, bien réel, trop réel même, mais dans lequel la réalité serait comme déniée. D’où l’absence de tout pathos. A la place, un humour pince-sans-rire, inoxydable, résistant à toute épreuve. On vit comme si de rien n’était. Le vendredi on va "manger dehors" - à la cantine de l’Armée du Salut - la "soupe" servie par Irma (Kati Outinen plus marmoréenne que jamais), comme d’autres vont dîner en ville. Quant aux problèmes de la vie quotidienne, ils se réduisent aux mêmes tracasseries (socio-économiques, bureaucratiques...) que celles des nantis. Ainsi ce SDF, véritable Diogène des temps modernes, qui habite une poubelle - dans la hiérarchie des sans-abri, il est au bas de l’échelle - et qui s’inquiète de la grève des éboueurs, responsables de l’encombrement de son "logement"!
Dans l’Homme sans passé, l’austérité habituelle de la mise en scène va de pair avec le dénuement du personnage principal. Mais si l’"
homme" ne possède plus rien, ayant tout perdu même la mémoire, il n’en conserve pas moins sa dignité. Surtout il acquiert une véritable sagesse, "cultivant son jardin", tel Candide revenu de toutes les humiliations (il y a un côté voltairien dans le scepticisme de Kaurismäki); ou pêchant à la ligne au bord de la mer, tel un personnage d’Ozu (le dépouillement expressif n’est pas sans évoquer, outre l’esthétisme minimaliste du maître japonais - on pense à Herbes flottantes -, le repli intérieur des adeptes du zen). Finalement qui est cet homme sans nom, ressuscité par miracle? Il n’est pas l’incarnation du héros traditionnel (il n’y en a pas chez Kaurismäki) ni la représentation type du personnage kaurismakien (d’ailleurs il ne boit pas). Est-ce une figure christique? Une "intervention divine"? Ou plus simplement un ange? Mais pas un ange descendu du ciel, apporter on ne sait quel bonheur sur terre. Non, un ange venu du passé (par le train), tel un fantôme, révéler ce plus de vie qui est enfoui dans les bas-fonds du réel, même le plus sordide. Derrière la résurrection du personnage c’est bien le passé qui resurgit et non la promesse de jours meilleurs; le passé qui vient "agrémenter" le présent, à travers notamment la musique - le plus efficace des dérivatifs (avec l’amour bien sûr) pour accepter le néant du futur. Voir le juke-box dans la "maison" de l’inconnu. Un vrai sapin de Noël! A l’ère de la techno et du MP3 il a tout de la machine préhistorique. Il débite des "scies" démodées, permettant d’enchanter momentanément le réel par son pouvoir nostalgique. Le juke-box comme témoin d’une époque dépassée et pourtant pas si éloignée. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit. Les laissés-pour-compte de Kaurismäki ne font que "revivre" la modernité d’hier. De l’art de recycler - et donc de réinventer - ce qui est passé de mode ou n’est plus fonctionnel. Suivant le principe (thermodynamique) bien connu qui veut que rien ne se perd, rien ne se crée et que tout se transforme, on peut avancer que rien n’est perdu dans l’Homme sans passé: tout est utilisé, réutilisé même, depuis le container "à usage d’habitation" jusqu’au... sachet de thé à infusions multiples. La musique elle-même se transforme, passant de la chanson édifiante à un rock revigorant. Plus généralement c’est toute l’esthétique du film qui est sous le signe du "retraitement"; ici - comme dans Au loin s’en vont les nuages et récemment les Lumières du faubourg - l’esthétique des années cinquante, Hollywood et les derniers feux du Technicolor. Le cinéma de Kaurismäki est un grand recyclage de formes.

2 commentaires:

Joachim a dit…

Oui. C'est vrai que ça recycle, mais le plus fascinant, c'est que ce n'est pas pour "détourner" ou "réinterpréter" mais vraiment retrouver une innocence. Témoin, la ville de la marge de "L'homme sans passé", non pas montrée comme un lieu en marge et de relégation, mais plutôt comme une agglomération de cabanes primitives, presque une Arcadie du vingtième siècle.

Buster a dit…

Le recyclage chez Kaurismäki n’a en effet rien à voir avec le postmoderne disons kitsch, non critique, qui se contente de mélanger les genres. Il ne s’inscrit pas non plus dans une forme de maniérisme moderne. Je crois que le cinéma de Kaurismäki, en refusant le dogme moderniste du progrès, renoue finalement moins avec la tradition qu’avec les origines de la modernité. On n’est pas loin de l’éternel retour nietzschéen, c’est un postmoderne nihiliste que j’aime beaucoup. Mais je concède que définir le postmoderne au cinéma n’est pas chose aisée, c’est peut-être encore plus compliqué qu’en littérature, en peinture et bien sûr en architecture (ton idée de "cabanes primitives" est très juste, j’y vois comme l’image même de l’architecture postmoderne, s’opposant à la maison-machine ou la maison-usine de la modernité).