dimanche 1 juin 2008

Oshima mon amour

Vu à la Cinémathèque le Petit garçon de Nagisa Oshima (1969). Quelle merveille! Et ce malgré le double handicap que constituaient: 1) le "reformatage" du film, qui compressait le beau Scope oshimien pour que les bords ne soient pas amputés - parce que la marge compte autant sinon plus que le centre dans l’esthétique d’Oshima (comme dans l’esthétique japonaise en général) -, choix préférable à toute réduction du cadre mais néanmoins discutable puisque c'est justement au niveau des bords que l'anamorphose est la plus visible (il n’y a vraiment pas d’écran adapté pour le Cinémascope à la Cinémathèque?); 2) un volume sonore beaucoup trop fort, comme d'habitude serait-on tenté d’ajouter, qui faisait grincer les aigus, tels la voix de l’actrice et les slide de l'étrange bande son. C’est dire si le film devait être génial pour qu'on arrive ainsi à oublier le mauvais traitement infligé. De quoi ça parle? De mauvais traitements justement. Des bleus d’un enfant, d’abord simulés: c’est l’histoire, tirée d’un fait divers, d’une famille qui escroque les automobilistes en leur faisant croire qu’ils viennent de renverser un enfant - en l'occurrence l’aîné de la famille (le petit garçon du titre) qui a appris à se jeter sous une voiture quand elle passe à petite vitesse - obtenant des plus crédules un dédommagement pour éviter les complications; puis de plus en plus réels, à mesure que les "coups" se répètent. Des bleus d'une société, encore traumatisée par la guerre et sous l'emprise aliénante de l'Etat - symbolisé par le drapeau national, le fameux Hinomaru, sauf que dans le film le "soleil" est plutôt noir (voir le générique), signe que quelque chose se meurt à défaut d’être déjà mort. Mais la grande force du film réside surtout dans le fait que tout ça est vu à travers le regard d’un enfant (extraordinaire Tetsuo Abe dont ce fut le seul film). Et que la mort alors est moins celle d’une nation que celle de l’enfance, au sens où celle-ci n’a aucun lieu où pouvoir s’exprimer (le Japon, parcouru de bout en bout, se révèle trop petit), ce que l'enfant compense par l'imaginaire (l’alien venu de la nébuleuse d'Andromède) ou l'espace d'une fugue (séquence magnifique), jusqu’à ce que le réel fasse effraction: la découverte de la mort, lors d’un véritable accident dont il n’est cette fois que le témoin, en même temps que la lâcheté des adultes. La dernière partie est sublime. Après une ultime dispute entre le père et sa compagne, celui-ci opposant bassement aux "blessures" de l’enfant ses propres blessures (subies pendant la guerre), le garçon s’enfuit une nouvelle fois et, enfin seul dans la blancheur d’un paysage enneigé, avec son petit frère qui l’a suivi, libère sa colère contre un bonhomme de neige. Moins l’image du père qu’il tuerait symboliquement (un Œdipe trop gros comme dirait Deleuze) que celle de son enfance qu’il n’aura finalement jamais eu. Les larmes, les premières "vraies" du film, qu’il laisse échapper dans le dernier plan (lors du retour en train après l’arrestation du couple) sont bouleversantes. Quel bonheur attendre quand on vous a ainsi confisqué votre enfance?

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