mercredi 11 juin 2008

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Lundi soir j'ai dîné avec les filles et ce fut un beau moment de rabibochage cinéphilique. C’était la première fois depuis longtemps (depuis quand au fait? le dernier Rohmer?) qu’on était tous d’accord sur un film, sauf que là il s’agissait du film de Desplechin, Un conte de Noël, et qu'on était tous d’accord pour le trouver détestable. Un consensus qui pour le coup enleva pas mal de piment à la soirée. On aurait presque souhaité qu’un de nous défende le film, ou mieux, qu’un des critiques qui dans la presse en a fait l’éloge (Burdeau, Kaganski, De Bruyn, etc.) vienne s’asseoir à notre table pour nous expliquer les raisons d'un tel engouement. Les filles lui seraient tombées dessus (en général c’est assez violent, imaginez la fin du dernier Tarantino, ha ha..., non je plaisante), mais bon, il n’y eut personne pour se faire l'avocat de Desplechin... C’est donc entre nous que l’on a discuté du film, énumérant les scènes qui ne fonctionnent pas, elles sont nombreuses, ce qui fait qu’au bout d’un moment on en a franchement eu marre...
On a parlé alors de Convoi de femmes, le beau western de Wellman (1952) que j’avais vu la veille à la télé. Wellman, le bien nommé, moins prisé que Ford, Walsh ou Mann, mais dont les meilleurs films valent cent fois mieux que la plupart des "chefs-d’œuvre" actuels. Il existe un point commun avec le film de Desplechin, c'est la misogynie. Sauf qu'ici on voit la différence entre la misogynie du cinéma hollywoodien, où le machisme du héros est toujours mis à l’épreuve, et les petites crapuleries d’un Desplechin qui ne laisse aucune chance à ses héroïnes, faute de savoir les regarder, j’entends, d’être capable d'y poser un vrai regard de cinéaste. Dans Convoi de femmes, Robert Taylor est chargé de convoyer un groupe de 140 femmes entre Chicago et la Californie où les attendent leurs futurs époux, des fermiers qu’elles n'ont jamais vus (sinon sur photos). Le film est d'une simplicité exemplaire, parfaitement linéaire - où l’on n’hésite pas à tuer à bout portant un homme qui a manqué de respect à une femme, ou à assommer une mère qui ne veut pas quitter la tombe de son enfant - car tout entier tendu vers l'objectif fixé: aller au bout de la mission pour atteindre ce finale magnifique qui voit les femmes, fourbues, exiger qu'on leur trouve du tissu pour se confectionner des robes avant de rencontrer ceux qu'elles doivent épouser (la séquence du bal est sublime). Un film à la fois rude et tendre sur le courage des femmes, où tout est dit sans insistance, sans grandiloquence (le moment où les femmes portent le chariot accidenté à l’intérieur duquel une des leurs est en train d’accoucher est digne, de par son lyrisme, des plus beaux films soviétiques). Wellman se permet même l’ellipse de la traditionnelle scène d’attaque par les Indiens: c’est pendant que le héros et celle dont il est tombé amoureux (ce qui évidemment l’agace prodigieusement) règlent leurs comptes à l’écart du groupe - ah, la poursuite à cheval au fond d’un canyon et les deux gifles administrées par Taylor à la femme, la première pour avoir "crevé" son cheval, la seconde pour l’avoir forcé à la poursuivre - que se déroule l’attaque des Indiens, ce qui fait que c’est seulement après coup qu’on en saisira toute la violence, lors de la scène, là aussi très "soviétique", de l'appel, où chaque femme rescapée donne à voix haute le nom de celle qui est morte à ses côtés. L’émotion à l’état pur...

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Buster, est-ce que tu connais des critiques filles qui aiment Un conte de Noel ?

Buster a dit…

Non, je crois que les filles n’aiment pas beaucoup Desplechin en général. Ce qu’en dit Pascale Bodet doit être assez proche de ce que pensent par exemple Sandrine Rinaldi ou Axelle Ropert. Il y a bien Charlotte Garson aux Cahiers qui aime les films de Desplechin, mais elle justement elle s’appelle "Garson" (ah ah).

olivier a dit…

Dis-moi buster, la dénommée retaillaud-bajac qui s'en prend à desplechin dans "le monde", elle ne ferait pas partie de ton club des filles par hasard?

Buster a dit…

Non je ne la connais pas, mais je viens de lire son "coup de colère", c'est vrai que par certains côtés ça rejoint un peu ce que j'ai dit mais quand à la fin elle valorise le dernier film de Cantet (qu'elle n'a sûrement pas encore vu!) contre celui de Desplechin - "le social plutôt que l'ego, la bigarrure plutôt que le monochrome, le politique plutôt que l'intime (...) parce que notre monde globalisé, en mutation rapide, secoué de revendications composites, a besoin d'un cinéma qui, plutôt que de gommer par égotisme esthétisant tout rapport de domination, en révèle les nouveaux ressorts" - son argumentation perd tout crédit, elle tombe dans le sociologisant bêta, ce qui pour le coup invalide tout ce qu'elle a pu dire de censé par ailleurs.

Vincent a dit…

Je dois vous remercier pour la piste Retaillaud-Bajac, je n'arrivais pas à écrire sur ce film qui m'a plutôt emballé et sa charge de la brigade lourde m'a donné l'inspiration. Ceci étant, j'ai déjà éprouvé les réticences que vous aviez exprimées sur votre première note mais sur "Un conte..." je me suis vraiment immergé, sans douleur, sans contrainte, sans retenue.
Sinon, je reconnais que vous avez raison sur le fait que nombre de critiques radicales viennent de femmes. Est-ce que cela viendrait du personnage Desplechin ?