mardi 27 mai 2008

Paris-Roubaix

J’ai toujours eu du mal avec Desplechin et son dernier film, Un conte de Noël, ne déroge pas à la règle. Le début est assez pénible dans la façon dont procède le cinéaste pour mettre en place son récit. La scène du cimetière et les paroles prononcées par Roussillon, trop lourdement signifiantes pour une scène d’ouverture, le petit théâtre d’ombres chinoises pour raconter la maladie et la mort du premier fils, l’aversion éprouvée par Deneuve pour Amalric, le deuxième fils conçu dans le seul but de sauver le premier par une greffe de moelle osseuse - au cas où celle-ci aurait été compatible, ce qui évidemment n'a pas été le cas -, la découverte de la même maladie chez Deneuve, à nouveau la nécessité d’une greffe de moelle, la question des donneurs dans la descendance, la folie du petit-fils, le "bannissement" d’Amalric par sa sœur aînée (pour des raisons qui ne seront jamais clairement expliquées), etc., etc. Arrêtez, n’en jetez plus... Desplechin balance d'entrée tous les trauma familiaux, au spectateur ensuite de se débrouiller avec. L’embêtant est qu’il faut aussi se débrouiller avec le reste du film, la manière très tarabiscotée dont Desplechin a construit son récit, c'est dire si on n'est pas au bout de nos peines.
On retrouve dans Un conte de Noël cet art du tissage qui caractérise le cinéma de Desplechin (il n’est pas originaire de Roubaix pour rien) où l’auteur aime entrecroiser éléments autobiographiques (la famille dans ce qu’elle a donc de plus pathologique: la maladie génétique, la folie, l’alcoolisme, les haines et les rancœurs...), lectures diverses (ici un livre de médecins sur les conséquences psychologiques de la greffe), références cinéphiles (Bergman évidemment, à travers Saraband, mais également Wes Anderson - dixit Desplechin, évoquant lui-même la Famille Tenenbaum, ce qui suppose qu'il y aurait aussi de l'inceste dans son film - sans oublier Hawks et Hitchcock puisqu'un bon "auteur" est forcément hitchcockohawksien) et bien sûr littéraires (ici Le songe d’une nuit d’été de Shakespeare - on voit d’ailleurs un extrait du Midsummer night’s dream de Dieterle - mais aussi Emerson, Nietzsche et la tragédie grecque). Où il aime mixer séquences dramatiques et scènes de comédie, sauf que la comédie ce n’est pas son truc, il le dit lui-même, ce qui n’est pas un problème puisqu’il a lu Stanley Cavell qui lui en parle très bien, surtout de la comédie hollywoodienne, celle des années 30 où justement Shakespeare côtoie Emerson... Le plaisir de Desplechin c’est de mêler des choses très disparates (dont il a une connaissance souvent indirecte: ce qu'on en dit plus que ce qu'il y est dit) jusqu’à ce que cela communique, que ça fasse écho, même de façon très lointaine, voire purement allusive, une sorte de connotation faible que lui seul évidemment est à même de repérer. Reste à savoir si tout cela va bien ensemble, ce qui est d’ailleurs le grand sujet du film: la compatibilité. Ce n’est pas tout de mélanger les genres et les récits, de complexifier à l’envi (et avec brio) la structure d’un film, encore faut-il que ça soit compatible. On ne peut pas mêler n’importe quoi, embrouiller la fiction (et le spectateur avec) et nous dire simplement à l’arrivée: "bah oui, la famille c’est complexe, les secrets y sont enfouis sous des couches de non-dits, les personnages ne savent rien d’eux-mêmes et leurs comportements sont souvent contradictoires". Car finalement que voit-on ici? Des personnages d’une même famille, dont certains se détestent (c’est leur droit), mais qui, sur le plan fictionnel, ne relèvent pas tous du même registre. Quel rapport entre une Deneuve qui dans le film représente manifestement une figure mythologique, celle de la mère monstrueuse, et un Roussillon qui lui est un simple roc, plein d’humanité, qui lit les philosophes? Quel rapport entre une Deneuve et un Amalric dont le rôle n’a rien de mythologique non plus, au sens tragique du terme, relevant davantage de la fantaisie shakespearienne (Puck dans Le songe d’une nuit d’été?). On pourrait multiplier les exemples et montrer à quel point Desplechin fait s’affronter des personnages fictionnellement incompatibles. Cela donne des scènes qui souvent sonnent faux, limite détestables (ainsi Deneuve et Amalric, devisant avec cynisme dans le jardin de leur désamour réciproque), parfois franchement ridicules (les mêmes à l’hôpital, jouant à pile ou face les risques que la moelle greffée soit rejetée - parce qu'on a dû dire à Desplechin que c’était du 50/50). Pourtant tout n’est pas raté dans ce film, il y a aussi de jolies choses (et puis Desplechin c’est quand même d’une autre tenue, au niveau du style, et ce malgré les habituels jump cuts, que par exemple Chéreau dont le film Ceux qui m’aiment prendront le train n’était qu’une pâle copie, jusqu’au titre, du cinéma à la Desplechin), mais des choses disons périphériques: les scènes de cuisine, comme on dirait de "coulisses", derrière le rideau (à l’instar du finale d’Esther Kahn), quand Amalric annonce qu’il est donneur compatible ou lorsqu’il se fait casser la gueule par Girardot, la scène aussi où le même Girardot aide Roussillon à calculer les chances de survie de Deneuve en cas de greffe, se révélant pour le coup un mathématicien de génie (écho au film d’Hitchcock le Rideau déchiré, quand Newman et le professeur échangent leurs formules sur le grand tableau noir, une citation autrement plus originale que la trop convenue scène de musée de Vertigo), bref tout ce qui dans le film est plutôt léger. Car vraiment pour le reste, avec tous ces nœuds narratifs, c'est d’une effroyable lourdeur, d’autant que chez Desplechin le goût du compliqué se trouve lui-même compliqué d’un autre penchant, tout aussi terrible, le penchant à l'exhaustion, cette volonté d’aller toujours au fond des choses, même de ce qui lui échappe, et de les intégrer, sous forme de questions latentes, non résolues, mais bien présentes, pesant de tout leur poids sur le film. Ce qui fait au bout du compte que ce conte n’a rien d’un conte. Pour remonter dans le Nord des origines (un Nord qu’on ne saurait confondre avec le Faro bergmanien ou le Connecticut des comédies hollywoodiennes) Desplechin n’y va pas par quatre chemins. Comme toujours, c’est le chemin le plus tortueux, le plus "pavé", qu’il choisit d’emprunter. Qui veut le suivre doit vraiment s’accrocher. Personnellement, j’en suis sorti complètement rincé...

5 commentaires:

vladimir a dit…

Très jolie note, même si je ne suis pas entièrement d'accord. On sent que la forme revient.

Buster a dit…

La forme? bof... Disons qu’avec Desplechin c’est vraiment le régime de la douche écossaise, l’enthousiasme peut rapidement tourner à la détestation, ça donne du peps, c'est sûr, mais à la longue ça finit aussi par fatiguer.

vladimir a dit…

Moi aussi j’ai toujours été agacé par les petites combines scénaristiques de Desplechin mais dans ce film je trouve que ça passe mieux que d’habitude, peut-être parce que le thème de la réunion de famille permet de moins éparpiller le récit. En tous les cas on n'y voit pas de scènes aussi ignobles que celle de la lettre du père dans "Rois et reine".
Sinon pour te retaper, prends du redbull !

Buster a dit…

C’est vrai que dans "Rois et reine" Desplechin avait atteint les sommets de l’abjection avec la scène de la lettre, cette façon de démolir pour le plaisir, c’est-à-dire sans justification narrative, le personnage de Devos.
As-tu lu la critique de Pascale Bodet dans Chronic’art? Elle n’y va pas de main morte, c’est peut-être un peu excessif (on sent trop qu’elle a Desplechin dans le pif - depuis l’affaire Denicourt?) mais sur le fond elle n’a pas tort.
Quant au redbull, je connais, ce n’est pas suffisant, c’est de l’EPO qu’il me faut.

Vladimir a dit…

Je viens de lire l'article de PB, ça décoiffe en effet.
Et si l'EPO ne suffit pas, tu envisages quoi, la greffe de moelle?