jeudi 20 mars 2008

L'archirusse

Alexandre Sokourov appartient-il à cette société secrète que Jens Peter Jacobsen, l’écrivain préféré de Rilke, nommait la "compagnie des mélancoliques", ces gens qui "cherchent sur l’arbre de la vie des fleurs que les autres n’y soupçonnent pas, des fleurs cachées sous les feuilles mortes et les rameaux desséchés", qui connaissent "la volupté de la tristesse ou du désespoir", quand "chaque plaisir superbe de la vie, resplendissant de beauté et en pleine floraison (Jacobsen était aussi botaniste), à l’instant même où il va vous saisir, est rongé par un cancer, de sorte que vous y apercevez, dès qu’il approche de vos lèvres, le spasme de la décomposition"? Alexandre Sokourov cherche-t-il lui aussi à saisir ce sentiment de pourrissement à même la beauté des choses, à saisir dans le même plan l’image du beau et de sa déchéance? Car si son œuvre est volontiers décrite comme "réactionnaire", elle est surtout "réactive", telle une réaction chimique, une rosée acide, quand une goutte versée sur le pétale d’une rose déclenche instantanément sa flétrissure. Réaction même de la mélancolie. Encore que chez Sokourov ce qui fascine n’est pas tant le lamento infini que ses films font entendre (des documentaires élégiaques au méconnu Povinnost) que l’incroyable puissance formelle qu’ils dégagent, cette volonté surhumaine - et en cela parfaitement mélancolique - pour atteindre une image "impossible": une image qui se suffirait à elle-même, une image enfermée, encryptée, une image-caveau dans laquelle seraient enterrées les figures d’un passé révolu mais dont l’artiste conserverait la mémoire, à la fois douloureuse et vivante. Un lieu secret, la "Chose", que seule la sublimation permettrait d’approcher. Car c’est aussi cela qui fascine chez Sokourov: son étonnant pouvoir de sublimation. Filmer, peindre, fabriquer, "totaliser" des images, avec une telle énergie que l’œuvre aspire tout ce qui l’entoure, ne laissant rien hors de son propre champ. Clôturer l’œuvre pour mieux contenir la "Chose". Créer des formes, moduler des rythmes, jouer de la polyvalence des signes: sublimer avec d’autant plus de force que la mélancolie y est plus profonde.
Voir ainsi l’Arche russe - film tourné, faut-il le rappeler, d’une seule traite au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg - comme une extraordinaire machine à sublimer, une œuvre de pure jouissance tant le film, impressionnant ballet dans les décors baroques du palais d’Hiver, somptueuse virée au milieu des dorures et des étoffes de la bonne société pétersbourgeoise (celle d’avant la Révolution), ne saurait exister en dehors de son parti pris esthétique. Dans l’Arche russe, on peut dire que "ça sublime", à tour de bras même - ici ceux du chef-opérateur Tilman Büttner. Ça sublime tellement que tout sentiment de tristesse semble pour un temps évanoui (au moins jusqu’au finale dans le grand escalier d’honneur). L’Arche russe souffrirait-il d’un trop-plein de volupté? Faut-il regretter de ne pas retrouver ici la douleur insondable qui "habitait" Pages cachées ou Mère et fils? Faut-il reprocher à Sokourov d’avoir troqué l’austère hypogée de ses films précédents contre une sorte de sweet home esthétiquement plus confortable, de se déplacer dans le dédale des salles de peinture et des salons d’apparat comme s’il se lovait à l’intérieur d’une  poupée gigogne (matriochka)? D’autant plus à l’abri de la réalité extérieure - la Russie d’aujourd’hui comme vision du chaos - que, par le jeu des emboîtements, il serait logé dans la plus petite: la poupée-Ermitage, une poupée-trésor enfermée dans une plus grande, la poupée-Pétersbourg, elle-même enfermée dans une autre, et ainsi de suite, jusqu’à la plus grande des poupées, la poupée-Russie. On ne saurait être mieux logé. De quoi oublier - momentanément - tout ce qui peuple vos cauchemars. De quoi tout oublier, en suivant la trajectoire enivrante de cet œil-caméra, ondulant d’une pièce à l’autre, le long des corridors...
(à suivre)

6 commentaires:

Antoine a dit…

On ose à peine rajouter quoique ce soit... de peur de piétiner une fleur dans ce si beau jardin. L'Arche russe est certainement le film le plus accessible de Sokurov, aux antipodes de Mère et fils, justement par le mouvement incessant de la caméra et ce personnage, ce guide boute-en-train qui semble la conduire. Peut-être décevant pour qui connaît déjà son oeuvre, mais ce sweet home constitue le vestibule parfait pour introduire un étranger dans l'édifice sokurovien.

Buster a dit…

Oui il y a dans le film une sorte d’académisme qui jure un peu dans la filmographie de Sokourov. Je compte pourtant montrer dans la suite du texte en quoi ce dispositif ne se réduit pas à sa seule prouesse technique et à quel point au contraire il s’inscrit dans l’esthétique de Sokourov.

Joachim a dit…

" Elle est surtout "réactive", telle une réaction chimique, une rosée acide, quand une goutte versée sur le pétale d’une rose déclenche instantanément sa flétrissure. Réaction même de la mélancolie."

Exactement. J'ai même l'impression que la cristallisation que traque le cinéma de Sokourov cherche à se faire à même la pellicule, comme si celle-ci recueillait directement un précipité chimique qu'elle exposerait sur l'écran dans toute sa pureté. Son recours aux teintes sépia, aux réminiscences daguérréotypiques ramenant même au temps où pour le cinéma et la photo, allaient de pair l'expérience scientifique, la révélation chimique et la sublimation des lumières comme des humeurs.

Buster a dit…

Oui et c’est pour ça que le numérique est si problématique pour Sokourov: par l’impression de proximité qu’il confère et l’impossibilité alors de circuler entre les choses. Le dispositif de "l’Arche russe" se révèle finalement un moyen de contourner cet impossible puisqu’en faisant ondoyer la caméra Sokourov "matérialise" ce que l’image argentique offre je dirais par essence.

Joachim a dit…

Le numérique n'est pas non plus l'ennemi de l'onirisme. Il permet même de le traquer, via l'hyper-réalisme: cf Still Life ou à un degré moindre les Climats de NB Ceylan (je ne sais pas si tu dois aimer ça) avec son jeu sur les profondeurs de champ (totalement différentes de celles perçues par l'oeil).
Et "Le Soleil", c'est pas du numérique (j'ai une intuition sans en être certain ?). En fait, je n'ai pas eu le temps de lire la deuxième partie du texte, où figure peut-être la réponse... Donc à bientôt.

Buster a dit…

Sur le numérique, il y aurait beaucoup à dire qui dépasserait le cadre d’un commentaire. Je reconnais son intérêt pratique (facilité de tournage et de montage) mais je reste très circonspect sur le plan esthétique. L’hyperréalisme justement ce n’est pas mon truc. Voir le grain de la peau et les perles de sueur sur le visage d’une actrice, comme dans "les Climats" de Ceylan, moi ça ne me fait pas rêver. Il y a là une crudité de l’image qui me semble totalement gratuite par rapport à l’enjeu narratif du film (alors qu’à l’inverse cette crudité s’accorde idéalement avec la violence des sentiments exprimée dans le "Saraband" de Bergman). Affaire de goût sans doute mais pour le moment je reste neuf sur dix sur ma faim quand je vois un film en numérique, notamment en HD. Si je rêve c’est de ce qu’aurait été le film s’il avait été tourné sur pellicule tant le numérique pour nombre de cinéastes s’apparente à un gadget, je ne vois pas ce qu’il apporte de plus à leurs films. D’ailleurs beaucoup, parmi ceux qui ont un minimum de souci esthétique, passent ensuite des heures et des heures à l’étalonnage pour corriger ses insuffisances et finalement retrouver une image proche de l’argentique. C’est exactement ce qui s’est produit pour Sokourov avec "le Soleil", d’où l’impression que ce n’est pas du numérique.