lundi 3 mars 2008

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Ce qui frappe lorsqu’on parcourt les blogs "cinéphiles" [pas tous, d'accord] c’est que les films moyens n'existent plus [les films sont soit géniaux soit carrément nuls mais jamais moyens]. Vous me direz, parler d’un film moyen n’a pas grand intérêt. Peut-être. Sauf que neuf fois sur dix, les films dont on parle sont justement des films moyens, c’est-à-dire des films talentueux mais sans génie, sympathiques mais sans ambition ou au contraire ambitieux mais pas très sympathiques. Si on prend ainsi les trois films qui ont marqué - médiatiquement - ce début d’année, à savoir No country for old men, Sweeney Todd et Redacted, il apparaît qu’aucun n’est un chef-d’œuvre mais qu’aucun non plus n’est méprisable. Or à lire les commentaires, ces films sont systématiquement tirés ou vers le haut ou vers le bas dans une espèce d’hystérisation du discours, comme si, au milieu de cette cacophonie des idées qu’est la blogosphère, où tout le monde s’improvise critique, il n’y avait que la surenchère pour se faire entendre.

J’aime beaucoup Sandrine Rinaldi, son franc-parler, son intransigeance, proche en cela d'une Marie-Claude Treilhou, et ce qu’elle dit sur le blog de Château-Rouge est dans la lignée de ce qu’elle écrivait autrefois (sous le pseudonyme de Camille Nevers), surtout aux Cahiers (je me souviens de sa critique sur le JFK de Stone - et son titre à la Daney, "Le cas K" - qui à l’époque m’avait beaucoup marqué), mais bon, cette virulence, qui je le répète m’a toujours séduit, bizarrement là, sur un blog, passe moins bien. Difficile de dire pourquoi. Peut-être, mais cela n’engage que moi, parce que la critique négative, surtout si elle est méchante, ne s’accommode pas de petits textes, que ça rend la chose un peu mesquine, sinon vulgaire, et que si l’on veut démolir un film il faut vraiment s’en donner les moyens. A l’inverse, encenser un film ne nécessite pas forcément de longs discours, on trouve rapidement les mots justes, les formules qui conviennent, et bien souvent le reste n’est que répétition. C’est pourquoi, dans le cadre d’un blog, ce que dit Sandrine Rinaldi sur Didine ou Jumper me plaît infiniment plus (même si je ne suis pas entièrement d’accord) que ce qu’elle dit sur No country for old men ou Redacted (bien que je sois en partie d’accord)...

8 commentaires:

Joachim a dit…

Ce serait exact si la seule finalité des blogs, ce serait de poursuivre le travail de la critique et des revues.
Or précisément, si j'aime autant les blogs, c'est parce que j'y trouve autre chose qu'un substitut à la critique ou "une cacophonie où chacun s'improvise critique". La part "critique de la critique" de la blogosphère ne m'intéresse pas beaucoup. Toujours le même cirque, la même théâtralité, parfois presque risible tant elle s'étouffe elle-même sous son pontifiant sérieux.
A bien lire les blogs, l'essentiel ne tient pas dans les "débats sur les films du moment" (ce serait tout de même malheureux de ne pas en retrouver la trace) que dans un dévoilement du rapport intime que chacun entretient avec le cinéma et avec certains films. En cela, on retrouve le rapport aux "films moyens": les films dont on a envie de parler on ne sait pas trop pourquoi, peut-être simplement pour une séquence, une émotion qui en rappelle d'autres, les films dont on sait qu'ils ne sont pas des chefs d'oeuvre mais qui ressurgissent dans la mémoire comme ça sans prévenir. Une sorte de rapport entre l'éphémère et la persistance qui rejoint le paradoxe du Net: un média réactif et qui appelle le zapping, en même temps qu'il constitue une immense archive. Une conjonction du passager et de la mémoire. On est vraiment là dans une autre pratique (une pratique complémentaire ?) que celle de la critique: un rapport à la mémoire et à la persistance des images et des émotions. Une façon de répondre à la question: que faire de ces milliers d'heures de projection, de rencontres avec des images et des sensations ?

Buster a dit…

Joachim, ma note ne visait pas tant les quelques blogs de connaisseurs dont vous faites manifestement partie que ceux, beaucoup plus nombreux, où chacun y va de son petit commentaire sur les films, débitant avec un aplomb stupéfiant n’importe quelle ânerie, sous prétexte qu’aimer le cinéma suffit pour savoir en parler. Mais puisque je vous tiens, j’aimerais savoir si les retours que vous avez concernant votre blog sont conformes à ce que vous en attendiez, parce que bon, ce que vous me dites c’est très bien, le rapport intime aux oeuvres, on en est tous là, mais qu’est-ce qu’il en est de ceux qui vous lisent? Car c’est quand même ça l’essentiel. Or à bien regarder, le partage avec le lecteur, surtout celui qui n'est pas blogueur, me semble très limité, à part quelques blagues et les félicitations habituelles ça ne va jamais bien loin. J’ai l’impression que dès que les notes sont un peu élaborées ça n’intéresse pas, en tous les cas moins qu’un billet d’humeur sur le dernier film d’untel. La plupart des gens qui lisent les blogs, ce qu’ils cherchent c’est des trucs plutôt mordants et surtout pas trop longs. Le reste...

Anonyme a dit…

Pourquoi alors tenir un blog si vous méprisez à ce point ceux qui les lisent ?

Buster a dit…

Hé ho, je ne méprise personne, je m’interroge c’est tout. Moins sur la finalité d’un blog d’ailleurs, qui est propre à chaque auteur, que sur ses lecteurs. Bien sûr qu’il se trouve des lecteurs attachés à certains blogs, dans un rapport proche de celui qui peut exister entre une oeuvre et son destinataire, mais c’est quand même loin d’être la majorité. La plupart lisent les blogs comme on parcourt un magazine, papillonnant d’une rubrique à l’autre, s’arrêtant là où ça les accroche. Et je maintiens, sans que ce soit la marque d’un quelconque mépris, que plus c’est véhément plus ça accroche. D’ailleurs vous, cher anonyme, c’est bien le ton légèrement polémique de ma note qui vous a attiré ici et rien d’autre.

Joachim a dit…

Difficile de savoir vraiment ce qu'on attend d'un blog, de son propre rapport à l'écriture, de la façon de la rendre publique et encore plus difficile de savoir quoi attendre des retours espérés et perçus. Pour faire formule, sans doute beaucoup et pas grand-chose à la fois, comme quand one envoie une bouteille à la mer, où que l'on jette des fragments sans (toujours trop) réfléchir, mais en espérant que le récipiendaire saura rebondir dessus. L'essentiel est finalement que les choses restent (car la vraie richesse du Net, c'est vraiment sa constellation d'archives subjectives) et que chacun puisse venir un jour (aujourd'hui, demain, dans quatre ans, jamais, jamais au bon moment ni de la bonne façon mais quand même) y picorer, terme que je préfère à zapper.

Quoi qu'il en soit, je sens tout de même dans votre note, comme dans la table ronde sur la critique des Cahiers, une espèce si ce n'est de méfiance, en tout cas de regards en chiens de faïence, de la part de la critique "installée" vis-à-vis des blogs et des forums. Comme si c'était particulièrement douloureux de se rendre compte du mot de Truffaut: "chacun a deux métiers, le sien et critique de cinéma". D'où dans le courrier des lecteurs des Cahiers de ce mois, une intéressante et cinglante réponse du berger forumeur aux bergères de la rédaction.

Buster a dit…

Je ne suis pas si proche que ça de la critique "installée", j’en suis même assez loin. Ma défiance concerne autant l’univers du blog (parce qu’il me paraît insaisissable, effrayant, presque monstrueux, et que m’y colleter est une façon justement de l’apprivoiser) que le petit monde de la critique (parce que replié sur lui-même, insupportable d’arrogance, et que m’en éloigner permet de voir les films autrement). Reste que j’ai quand même une haute idée du travail critique. Et c’est parce que celui-ci est souvent mal fait, bâclé, convenu, qu’il laisse le champ libre à plein d’apprentis critiques. Bon c’est vrai aussi qu’on trouve parfois au détour de certains blogs des choses assez fulgurantes et beaucoup plus pertinentes que ce que l’on peut lire dans les revues institutionnelles. La confusion règne, c’est le moins qu’on puisse dire.

Vincent a dit…

Je me permets de me glisser dans la conversation. Je suis votre blog depuis quelques temps, Buster, et vos interrogations me donnent à réfléchir sans que j'ai jusqu'ici éprouvé le besoin d'intervenir.
Je partage largement la vision de Joachim sur les blogs. La première année, j'avais un peu l'impression d'écrire dans le vide et puis ça s'est construit, les relations se sont établies avec certains et je trouve aujourd'hui que les échanges avec tel ou tel blogueur sont plutôt riches. Les interventions que j'ai eues par exemple autour de Ford, j'en était ravi. Il y a également un groupe de cinéphiles américains, un réseau de blogs que je trouve vraiment remarquable. Donc de quoi picorer à son aise.
Mais vous avez aussi raison car il y a aussi dans les dizaines, centaines de blogs qui écrivent cinéma du simple commentaire d'actualité.
Je crois que, comme on envisage un blog en tant qu'espace personnel, on crée en suite un réseau d'affinités, comme "en vrai". et d'un point de vue critique, ce que je ne suis pas, ça me semble guère différent de la façon dont se sont agglomérés à l'époque les équipes des Cahiers ou de Positif.
Vous parlez de confusion, je dirais plutôt bouillonnement et je dois dire que ça m'excite plus que ça ne m'effraie.
Et merci pour les images de Tourneur.

Buster a dit…

Merci à vous Vincent. C’est vrai qu’il faut du temps pour qu’un blog trouve son lectorat, d’autant que je ne fais rien pour cela: pas de lien, pas de réseau, pas de pub sur les autres blogs. Mais c’est mieux ainsi. Je préfère accueillir quelques visiteurs fidèles, blogueurs ou non, que voir défiler une foule de commentateurs isolés.