vendredi 15 février 2008

Tel est Skorecki (4)

"Télé Skorecki", ça faisait longtemps non? Aujourd’hui Skorecki et l’Holocauste, sujet d’actualité au moment où Sarkozy nous annonce son intention d’introduire à l’école une "instruction civique et morale" qui aborderait, entre autres, la question de la Shoah et de sa mémoire:

"... Celui qui aime le cinéma se précipitera sur Vision de l'impossible parce que c'est, selon les propres mots de Fuller, son "premier film", un film qui a la grâce épouvantable des plus beaux Dreyer. Celui qui veut savoir ce que fut l'Holocauste (pas la Shoah, attention à ce mot poétique qui ne veut rien dire) trouvera dans ces images terrifiantes, mais jamais grandiloquentes, la meilleure des réponses.
Le jeune Fuller, 34 ans, tient entre les mains sa première caméra, une Bell and Howell à manivelle que lui a envoyée sa mère. Muette évidemment. Noir et blanc évidemment. Son bataillon est en train de libérer le camp de Falkenau, en Tchécoslovaquie. Un camp de concentration ordinaire, peu connu, sans importance. Il n'y a même pas de chambre à gaz, c'est dire. Pas de four crématoire, rien. Rien que des cadavres d'une maigreur épouvantable, des corps juifs qui ressemblent comme deux gouttes d'eau aux corps plus médiatisés sortis de l'enfer de Treblinka ou de Maïdanek.
"On y sent l'amateur", dit Samuel Fuller en revoyant ces images. Un silence, puis il ajoute: "Mais la tuerie, elle, était l'œuvre de professionnels." Les images ont été montées avec l'aide d'Emil Weiss, qui filme aussi en contrepoint (et en couleur) le vieux Samuel Fuller, crinière blanche au vent, revenu sur les lieux de ce "cauchemar inoubliable", quarante-trois ans plus tard, en 1988. Le capitaine a ordonné aux notables de Falkenau, ceux qui prétendaient n'avoir rien vu, rien su, d'exhumer ces corps squelettiques, de les habiller, avant de traverser la ville en poussant la charrette, et de les ensevelir. Le spectacle de ces cadavres décharnés, qu'on habille un à un, est terrifiant, l'humiliation publique, celle d'avoir menti, l'est infiniment plus. Les soldats américains et les survivants du camp sont là, accroupis, comme au cirque. La torture psychologique infligée par Lanzmann aux témoins polonais des camps dans Shoah trouve ici sa scène primitive. Vous avez menti, maintenant il faut payer. Toute la vérité et l'horreur de l'Holocauste sont là, ne cherchez pas ailleurs." (30 janvier 2006)

"N'en déplaisent à Adorno, Lanzmann, et tous ces jolis messieurs qui hurlent à la fin du cinéma et de la poésie après les camps d'extermination et les chambres à gaz, il y a de la poésie et du cinéma dans [Nuit et brouillard] ce film (30 minutes) du jeune Resnais. Parle-t-il des Juifs au moins? Non. C'est même pour ça qu'il est immaculé, exemplaire. Les Juifs, ça fait toujours sale. Ils sont toujours en trop. Trop de Juifs tués d'un seul coup par les milices hitlériennes et leurs alliés (ne pas oublier la France collabo, celle qui marche la tête haute des années après que les Allemands ont fait repentance).
Le jeune Resnais décrypte avec une logique froide la machine à tuer (celle qui arrache l'or des dents, celle qui extrait la graisse des corps pour en faire du savon, celle qui rentabilise le système capitaliste de la solution finale), mais, s'il parvient à cette effrayante froideur, c'est que le Juif moderne n'est pas encore né, et la passion juive qui va avec. Après, ce sera une autre histoire (à quoi rime dans Shoah de supplicier le paysan polonais au simple fait qu'il soit de basse extraction?). Seul le beau feuilleton télé Holocauste, éducatif et frontal, sut en son temps retrouver la logique éducationnelle de Nuit et brouillard sans se brûler les ailes au sceau de la vengeance, de la terreur, de la honte. Savoir gré au jeune Resnais d'avoir été là avant l'invention du Juif. Il te remercie." (24 octobre 2006)

Tout Skorecki est là: provoquant, agaçant, séduisant, fascinant...

(Sinon merci à Sarah qui a passé toute la journée à réactualiser le blog)

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