samedi 23 février 2008

Début de partie

Aux quelques égarés qui fréquentent ce blog, il n'aura sûrement pas échappé l’intérêt que je porte à Beckett. Doux euphémisme. Je tiens Beckett pour le plus grand écrivain du siècle dernier. Pour le plaisir, cet extrait qui ouvre Watt, en attendant d’y revenir (sur Watt et le reste), car je compte bien y revenir, le plus souvent possible, et dans le plus parfait désordre:

"Monsieur Hackett prit à gauche et vit, à quelque distance de là, dans le demi-jour déclinant, son banc. Il semblait occupé. Ce banc, propriété sans doute de la ville, ou du public sans distinction, n’était certes pas à lui, mais pour lui il était à lui. C’était là l’attitude de Monsieur Hackett envers les choses qui lui plaisaient. Il savait qu’elles n’étaient pas à lui, mais pour lui elles étaient à lui. Il savait qu’elles n’étaient pas à lui, parce qu’elles lui plaisaient.
Il s’arrêta et regarda le banc avec plus de soin. Oui, il n’était pas libre. Immobile Monsieur Hackett voyait les choses un peu plus nettement. Sa démarche était une démarche très agitée.
Monsieur Hackett ne savait pas s’il devait avancer ou s’il devait reculer. La voie était libre sur sa droite et sur sa gauche, mais il savait que jamais il n’en tirerait parti. Il savait aussi qu’il ne resterait pas longtemps immobile, son état de santé pour son malheur s’y opposant. Le dilemme était donc d’une extrême simplicité: avancer ou faire demi-tour et s’en retourner, en prenant à droite, par où il était venu. Devait-il, autrement dit, rentrer tout de suite ou devait-il rester dehors un peu plus longtemps?
Il étendit la main gauche et attrapa le barreau d’une grille. Cela lui permit de cogner sa canne contre le trottoir. Sentir vibrer jusque dans sa paume le bout en caoutchouc l’apaisa, quelque peu.
Mais il n’avait pas atteint le coin qu’il refit demi-tour et, de son pas le meilleur, se hâta vers le banc. Arrivé si près de celui-ci qu’il aurait pu le toucher, s’il l’avait voulu, avec sa canne, il s’arrêta de nouveau et dévisagea les occupants. Il avait le droit, à son humble avis, de se poster là et d’attendre le tram. Eux aussi attendaient peut-être le tram, un tram, car de nombreux trams s’arrêtaient à cet endroit, à la demande, que celle-ci vînt du dedans, ou qu’elle vînt du dehors.
Monsieur Hackett jugea, au bout d’un moment, que s’ils attendaient le tram ils l’attendaient depuis un certain temps déjà. Car la dame tenait le monsieur par les oreilles, et la main du monsieur était sur la cuisse de la dame, et la langue de la dame était dans la bouche du monsieur. Las d’attendre le tram, dit (1) Monsieur Hackett, ils font un brin de connaissance. La dame retirant alors sa langue de la bouche du monsieur celui-ci en profita pour remettre la sienne dans la sienne. Donnant donnant, dit Monsieur Hackett. Faisant un pas en avant, histoire de s’assurer que l’autre main du monsieur ne perdait pas son temps, Monsieur Hackett eut un haut-le-corps en la voyant qui pendait inerte derrière le banc, les trois quarts d’une cigarette éteinte entre les doigts..." (Samuel Beckett, Watt, 1953, écrit entre 1942 et 1945)

(1) "Il a été gagné, dans cet ouvrage, un temps précieux, un espace précieux, qui sans cela eussent été perdus, par l’omission systématique, après le verbe dire, du pléthorique pronom réfléchi."

2 commentaires:

Yann a dit…

J'aime bien la petite note à la fin. Mais le pronom réfléchi, il est après ou avant le verbe dire? (erreur de traduction?)

Buster a dit…

Il ne s'agit pas d'une erreur, c'est simplement la traduction littérale. En anglais le pronom réfléchi est placé après le verbe: "says (himself) Mr Hackett / "(se) dit M. Hackett". Sinon on comprend Beckett, "himself" ça fait lourd dans une phrase.