jeudi 3 janvier 2008

L'Astrée de Rohmer

On évoque souvent (et à juste titre) le souci de fidélité qui depuis toujours anime Rohmer lorsqu’il adapte au cinéma des œuvres littéraires, mais mesure-t-on à quel point ce travail scrupuleux constitue aussi un processus de réappropriation de l’œuvre initiale, quelque chose qui n’a rien à voir avec la transposition, correspondant au contraire à une forme d’esthétique dont Rohmer me semble aujourd’hui le seul représentant, se révélant pour l'occasion critique (au sens disons starobinskien du terme) en même temps que cinéaste. Car si l’œuvre est toujours réponse à une question, le travail consiste ici à reconnaître d’abord, en tant que critique, la question posée par l’auteur du texte, apporter sa propre réponse puis, en tant que cinéaste, poser à son tour une question. Les Amours d’Astrée et de Céladon suppose donc un double mouvement pour le spectateur: trouver une réponse à la question que pose Rohmer à travers ce que lui a trouvé comme réponse à la question de d’Urfé. C’est bien ce qui rend un tel film plus compliqué qu’il n’y paraît et même assez casse-gueule pour qui s’y aventurerait de façon un peu dilettante, trompé par la simplicité du sujet. D’où vient la difficulté? Eh bien du fait justement que la fidélité au texte d’origine (quasi obsessionnelle chez Rohmer), loin d’annuler la question posée en son temps par d’Urfé, comme cela aurait été le cas dans n’importe quelle autre adaptation (ainsi celle de Zucca restée à l’état de scénario), vient au contraire la réactualiser, dans un mouvement éminemment dialectique qui tente de faire se rencontrer un texte du passé et ce qui constitue aujourd’hui, culturellement, notre horizon. Ce qui ferait du film historique, tel que le conçoit Rohmer, le passage même de la tradition...
La difficulté est bien là. Ne voir dans les Amours d’Astrée... qu’une énième variation de Rohmer sur ses thèmes de prédilection (les subterfuges de l’amour, le pari de Pascal...), c’est passer à côté de ce que le cinéaste interprète lui-même de l’œuvre de d’Urfé, même s’il est évident que ce qui l’a séduit dans le roman c’est d’abord son côté "rohmérien", cette espèce d’intellectualisation du discours amoureux (l’inverse ne se pose pas vraiment tant il ne viendrait à l’idée de personne de réduire le film au genre qu’il épouse - la pastorale -, avec tout ce que cela sous-entend de raffinement mais aussi d’académisme, sans l’extrapoler aux principes esthétiques et thématiques de Rohmer). Il y a un chemin à parcourir, un détour à effectuer, du côté de d’Urfé, pour atteindre à quelque chose de nouveau dans le cinéma de Rohmer. Et ce détour ne se limite pas à la phrase du roman, prononcée par Astrée à Céladon: "Garde-toi bien de te faire jamais voir à moi, à moins que je te le commande", phrase qui engage le film sur les rails habituels du récit rohmérien (j’y reviendrai) mais ne dit rien quant aux nouveaux horizons qu'il ouvre... (à suivre)

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