samedi 19 janvier 2008

L'Astrée de Rohmer (4)

On me reproche (hors blog) de faire du film de Rohmer quelque chose d’un peu trop idyllique, influencé que je serais par le principe de la pastorale qui exalte la supériorité de l’amour, entendu comme "honnête amitié" (celle qui suppose de la part de celui qui aime un véritable don de soi à la personne aimée) sur le désir proprement dit, sinon le libertinage tel que le symbolise le personnage d’Hylas. C’est que je ne me suis pas bien fait comprendre (ou alors que l’on ne m’a pas bien lu). Je n’ai jamais dit que les Amours d’Astrée… était un "film éthéré" mais, nuance, qu’il était un "exercice d’éthérification". Le plus important dans la formule c’est bien le mot "exercice". Ce qu’il y a de beau dans le film n’est pas tant ce vers quoi il tend que les moyens dont use Rohmer pour y parvenir. Par son discours, comme par sa mise en scène, on ne peut nier que le cinéaste vise à une forme de "purification" (qui n’a rien d’ethnique comme le déclarent - allusivement - certains, toujours prêts à stigmatiser le côté disons "occidental" de Rohmer), mais la force de son film, et aussi sa modernité, résident d’abord dans le fait que les rouages de ce que l’on pourrait appeler "l’abstracteur" du film (au sens de ce qui permet d’extraire) restent malgré tout visibles, comme restait visible, par exemple, le procédé d’incrustation dans l’Anglaise et le duc. C’est pour ça que le film ne peut véritablement atteindre à cette quintessence dont je parlais précédemment, même si cela reste son horizon. Le cinéma est par essence impur. Et c’est bien cette impureté avec laquelle il faut sans cesse se colleter - et non jouer complaisamment comme tous ces cinéastes aujourd’hui en mal de modernité - qui, du fait même des moyens mis en œuvre pour tenter de la réduire, donne à la mise en scène de Rohmer cette espèce de platitude, dénoncée par beaucoup, impression fausse évidemment mais que l’on peut comprendre ici, tant l’écart est grand entre le thème abordé, un sommet de sophistication, et la simplicité (apparente) de sa représentation.
Si la mise en scène est simplifiée à l’extrême, jusqu’à devenir invisible, cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Loin de s’en émerveiller (tant les cinéastes capables aujourd’hui de rendre leur mise en scène invisible se comptent sur les doigts de la main), la critique y trouve au contraire motif à toutes les divagations possibles. En son temps, Skorecki avait parlé de "sitcom" à propos du cinéma de Rohmer, ce qui pour lui n’avait rien de dévalorisant, c’était peut-être même un compliment, mais pour l’ensemble de la critique et l’opinion en général il y avait là une connotation péjorative qui depuis a fait florès et dont témoignent aujourd’hui les assimilations douteuses entre l’esthétique rohmérienne et celle des films porno. Plus qu’à Skorecki, c’est peut-être aux Cahiers de l’ancienne équipe, que revient la paternité de cette dérive, à leur grande époque du tout-image, quand il fallait parler aussi bien de cinéma que de jeux vidéo ou de porno. Je ne sais pas qui un jour avait rapproché les films de John B. Root à ceux de Rohmer mais je crois que c’est de là que tout est parti. Depuis on n'a de cesse de ramener le cinéma de Rohmer à quelque chose de trivial, ce qui n’est pas faux, lorsque la "grâce" vient à manquer, laissant apparaître tout le prosaïsme d’un dispositif scénique ou du jeu d’un acteur, comme chez Oliveira par exemple, et Dieu sait si un tel prosaïsme est manifeste dans les Amours d’Astrée et de Céladon (je pense à la comédienne qui joue Astrée, à celui qui joue Hylas, à la scène autour du sanctuaire et bien sûr au travestissement de Céladon), sauf que dans la plupart des commentaires la trivialité évoquée ne renvoie pas du tout à cela, elle est toujours entendue de façon négative, en rapport avec ce que l’on perçoit comme une indigence de la mise en scène chez Rohmer (encore plus flagrante ici tant son adaptation du roman de d'Urfé apparaît conventionnelle, les contempteurs du film oubliant seulement que L’Astrée serait de nos jours l’équivalent d’un grand roman populaire, voire à l’eau de rose), indigence qui dès lors autoriserait le rapprochement avec n’importe quel téléfilm anonyme (à commencer par ceux, à l’érotisme soft, diffusés sur M6), alors que... ça devient fatiguant de devoir répéter les mêmes choses... Rohmer n’a jamais été aussi près de ce qu’il a toujours recherché au cinéma: l’épuration maximum, c’est-à-dire, puisqu’il faut mettre les points sur les i, l’élimination de tout ce qui, dans un film, fait cinéma (Skorecki dirait le cinéma avec des guillemets), tout ce qui relève de "l’effet" au cinéma, et ainsi le dénature. Disant cela, je me rends compte (comme quoi me pousser dans mes derniers retranchements a finalement du bon) que dans les Amours d’Astrée..., la nouveauté est peut-être moins au niveau de l’image (le Rayon vert était déjà allé assez loin en ce domaine), qu’au niveau du son - la vérité du son direct - surtout que le son direct aujourd'hui, quand il n’est pas massacré au nom d’un certain naturalisme (ce qui fait que bien souvent on ne comprend qu’une réplique sur deux), se trouve remplacé par une postsynchronisation tout aussi aberrante, dans l’échelle comme dans le volume des sons (et je ne parle même pas de la dolby stéréo, la pire invention de toute l’histoire du cinéma). Oui c’est peut-être cela la grande nouveauté du film de Rohmer: un texte "relu" aujourd'hui comme on lisait autrefois, à haute (et intelligible) voix...

2 commentaires:

Vladimir a dit…

Oui peut-être, mais le film est quand même d'une incroyable trivialité.

Buster a dit…

"Incroyable" en effet. Ce sera le mot de la fin.