jeudi 17 janvier 2008

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Revu les Lumières du faubourg. Maintenant que Kaurismäki est devenu aux yeux d’une bonne partie de la critique un cinéaste has been, on va enfin pouvoir parler sérieusement de son œuvre. On va enfin pouvoir en parler sans la réduire à sa seule dimension citationnelle (Bresson, Tati, De Sica, Ozu, etc.) comme à son esthétique "années cinquante" (Hollywood et le Technicolor). Si le cinéma de Kaurismäki s’inscrit manifestement dans ce courant de la modernité qui privilégie le recyclage des formes, il est temps d’aller un peu plus loin et de saisir l’importance d’une œuvre qui n’a jamais cédé aux effets de mode, suivant au contraire imperturbablement sa voie, ce qu’on aurait tort de prendre pour de l’encroûtement tant la répétition chez Kaurismäki participe du même mouvement que ses personnages, tous ces laissés-pour-compte condamnés au surplace faute de pouvoir échapper à leur condition, et pourtant capables d’accrocher ici et là, dans la grisaille de leur vie, quelques bouts de ciel bleu, le temps d’une chanson, d'une bière ou d'une vodka et bien sûr d’une cigarette. On peut ne pas adhérer à ce genre de cinéma (plans-vignettes, laconisme des dialogues, impassibilité des personnages...), mais le refuser aujourd’hui au seul motif du rabâchage c’est ne rien comprendre aux motivations du cinéaste. Au loin s'en vont les nuages, l’Homme sans passé et les Lumières du faubourg forment un triptyque non seulement d’une beauté sidérante (sidérale?) mais surtout d’une profondeur d’âme rarement atteinte au cinéma, ce qui rapproche Kaurismäki des grands écrivains russes du XIXe...

Dialogue entre Russes, entendu au début du film:
- Le grand conteur russe Maxime Gorki a eu une vie bien difficile.
- Et Piotr Tchaïkovski, donc, il s’est jeté dans une rivière...
- Tout jeune encore. Il s’en est quand même sorti vivant.
- Mais il n’a plus jamais été le même.
- Qu’en sais-tu? Imbécile.
- Et Tolstoï? Il était comte, mais ce n’est pas pour autant qu’il a été compris.
- Le problème, c’est que seul le père Tchekhov cherchait à nous comprendre et kak, quand il a compris, il est mort.
- Et Pouchkine, en voilà un drôle, il était à peine né qu’il était déjà mort.
- Ce n’est pas Gogol, son nez fait encore de l’ombre. On voit à peine le soleil.
- On voit à peine la fenêtre de sa propre bien-aimée...
- Il y a encore de la vodka?
- Oui et non. Qui sait.

PS. Vladimir, Markus, Joachim, Catherine, Anna et les autres, vous avez gagné, j’ouvre mon blog aux commentaires. Et advienne que pourra...

2 commentaires:

Joachim a dit…

Prem's sur les commentaires et je commence par un mea culpa, ayant suivi la vox populi critique et ne m'étant pas déplacé pour ces "Lumières".
Cependant, je garde un souvenir très fort d'une autre trilogie de Kaurismaki: "Ariel", "La fille aux alumettes" et "J'ai engagé un tueur", trois véritables précipités filmiques où tout est dit en un cadrage et un regard (films où les dialogues se comptent sur les doigts d'une main). Comme ces trois films (auquel on peut joindre Juha) traquent dans chaque plan l'infime lueur perçant la chape de noirceur, il s'en dégage, à force de persistance, une rare irradiation de regard... et surtout le partage d'une sensation oxymorale: celle d'un radieux pessimisme.

Buster a dit…

Oui c’est tout à fait ça, "un radieux pessimisme" résume bien le cinéma de Kaurismaki où la rigueur de l’écriture (précision du cadre et des lignes de fuite) et la stylisation hyperréaliste de l’image (proche de la ligne claire) sont comme des remparts à la terreur du moderne. Puissance de figuration, éloge de l’immanence, rien ne manque chez Kaurismaki pour ainsi magnifier l’instant présent et faire de son œuvre, plus antihistorique que passéiste, un des plus beaux exemples de postmodernité au cinéma (loin du mauvais goût kitschissime d’un Lynch, par exemple)...