vendredi 21 décembre 2007

∆v = 1/c ∫∆t

"C’est tout le charme - et la grandeur littéraire - de Berlin Alexanderplatz de Döblin. ∆v = 1/c ∫∆t, cette formule que Fassbinder a reprise et citée sur un fondu au blanc dans son feuilleton, c’est la violence du coup fatal donné par Franz Biberkopf à Ida, sa compagne. Berlin Alexanderplatz est un roman picaresque contemporain de l’art de la machine, du constructivisme alors dominant dans les arts plastiques. Il est une transposition, dans la littérature, des recherches formelles sur les matériaux et les supports. Polyphonique, combinant archaïsmes et néologismes, poésie ancienne et chansons populaires, son lyrisme et contemporain d’Arnold Schönberg et de Kurt Weil. C’est pourquoi on a pu le comparer, pour le style et l’importance dans la littérature, à Céline ou à Joyce. La vie propre de l’unité du lieu du roman, l’Alexanderplatz, casse la linéarité de la narration, la fait éclater en mille pièces d’un puzzle bigarré et changeant comme un kaléidoscope. De la cohue du quartier à l’homme, des flux urbains désaxés aux répétitions de l’inconscient, de la misère sociale au surréalisme des rêves, entre un présent immédiatement consumé et une période charnière, un tournant décisif de l’histoire, très finement perçu comme tel, l’échelle de Berlin Alexanderplatz ne cesse de bouger, de se dilater ou de se rétrécir. Il n’y a en réalité que deux éléments constants dans le roman: Franz Biberkopf et l’Alexanderplatz, dont on ne sort jamais. Tous les autres protagonistes sont destinés à disparaître derrière les portes du souvenir. Aucune de ces rencontres n’est vouée à durer. Le monde chamarré d’Alexanderplatz a beau grouiller, crier, se bousculer autour de Franz, jusqu’à l’écraser, la vérité n’en est pas moins que cet homme est seul, même si lui-même l’ignore. Berlin Alexanderplatz est l’apprentissage de cette solitude." (Yann Lardeau, Rainer Werner Fassbinder, 1990)

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