vendredi 28 décembre 2007

Tel est Skorecki

C’est quoi "Tel est Skorecki" (ou "Télé Skorecki")? C'est juste l’envie de regrouper quelques textes de Skorecki autour d’une même idée (aujourd’hui celle, récurrente chez lui, du postcinéma et de son travestissement) et de voir ce que ça donne...

"On parlait l'autre jour du beau film mal fichu de Cukor, Sylvia Scarlett. On parlait aussi de Jane Bowles et de travestissement. Le travestissement ultime, au cinéma, il est dans Rio bravo. Je l'ai dit cent fois, je le dirai mille fois, jusqu'à ce qu'un ou deux lecteurs comprennent. Deux lecteurs comprennent, et le tour est joué, mes idées sont sur rails, je suis moins seul. Se sentir moins seul, pour un homme du froid comme moi, ça fait chaud au coeur. C'est du dehors que je vois ça. C'est du dehors du cinéma que je vois le fantôme du cinéma. Pourquoi "fantôme"? Parce que. Parce qu'en 1958 (si on se réfère au tournage), ou 1959 (si on se réfère à la date de sortie), Rio bravo était déjà le spectre de ce qui avait été le spectre d'un art d'usine défunt, un western travesti dont Jane Bowles, la chérie de Tennessee Williams et de Truman Capote, n'aurait pas rougi.
Si le script de Sylvia Scarlett avait été écrit par Jane Bowles, le seul travesti littéraire du siècle dernier, Sylvia Scarlett aurait été un chef-d'œuvre. On y aurait vu Katharine Hepburn, adorable garçon travesti, craquer pour le craquant Cary Grant, et lui passer la langue sur son menton éclaté en fossette. Elle l'aurait rasé avec dextérité, comme Angie Dickinson rase Dean Martin dans une belle scène coupée de Rio bravo. Sylvia Scarlett est l'un des films les plus mal fichus au monde, et aussi l'un des plus charmants. "Quand je te regarde, dit l'homme au travesti Katharine Hepburn, je me sens un peu étrange, un peu queer". Le film est très beau, mais Rio bravo vaut cent mille fois Sylvia Scarlett, même s'il vient au moins vingt ans trop tard. 1934-1959: mesurez la distance vertigineuse entre ces deux films travestis. Mais ce qui vient trop tôt (Sylvia Scarlett) est loin d'opérer aussi bien que ce qui vient trop tard, c'est-à-dire juste à temps, ce Rio bravo idéalement synchrone avec son temps, avec le temps du postcinéma travesti. Rio bravo est le cinéma, et basta." (Libération, 8 mai 2006).
.
"Je m’appelle Frédéric, Rio bravo c’est ton film préféré, répète après moi. C’est la dernière frontière, le western en tutus qui s’autoparodie, le film de genre qui récapitule tous les autres, la ligne rouge au-delà de laquelle votre ticket n’est plus valable. Après 59, après Rio bravo, le cinéma décide de vivre au jour le jour, en plein jour. Le cinéma de jour, au cas où vous ne le sauriez pas, c’est la télévision. De l’eau a passé sous les ponts, le cinéma d’aujourd’hui c’est la téléréalité. Vous n’êtes pas d’accord, je m’en fous. Vous pensez que les séries télévisées, "24 heures", "Nick/Tup", "Oz", "les Soprano", ont pris le relais du cinéma. Vous retardez d’une bonne vingtaine d’années, ces années charnières du post postcinéma où ce sont au contraire les films de cinéma qui se sont mis à pasticher à grande vitesse la télé, les séries télé en tous cas. Rio bravo n’existe aujourd’hui que comme minstrel movie, un film qui s’épuise au travestissement de son scénario et de ses acteurs. Les minstrel show du 19e siècle permettaient à un public blanc de voir des noirs sans s’effrayer outre mesure, dans la mesure précisément où des blancs outrageusement grimés les interprétaient, ne gardant du corps nègre que les excès, rigolos ou pathétiques, comme le feront plus tard avec le corps des femmes, les travestis. Quel rapport, dira-t-on, avec John Wayne, Angie Dickinson, Ricky Nelson? Ne pas voir dans la moumoute de John Wayne, dans son corps encombrant, dans ses airs de midinette effarouchée par une femme trop grande ou des collants trop roses, que ce sont les attributs de drag queen, ne pas voir qu’Angie Dickinson et Ricky Nelson sont encore plus outrageusement travestis et maquillés que lui, c’est refuser le cinéma, le cinéma de plein jour. Mais pourquoi pas, après tout." (Frédéric Beigbeder dans les Cinéphiles: les ruses de Frédéric, 2006)

Aucun commentaire: