lundi 31 décembre 2007

Tel est Skorecki (2)

Télé Skorecki, suite. Rien de tel pour finir l’année en beauté que les chroniques de Louis Skorecki sur Moonfleet, une façon de prolonger la première note sur Rio bravo, mais aussi, par un joli jeu d’échos, celle que j’ai consacrée dernièrement à Rouge-gorge, le film de Pierre Zucca. Morceaux choisis:

"Le père, c'est celui qui ne répond pas aux questions qu'on ne lui pose pas. Ça change quoi? Ça change tout. Le petit Mohune, enfant effacé, enfant efféminé, enfant aventurier, se rêve en chevalier blanc, en Ballantrae d'opérette. Tu crois qu'il lui poserait des questions, à son Stewart Granger chéri? Stewart Granger, c'est un vrai héros underground. Underground toi-même. On n'est pas chez Warhol ou Kenneth Anger. On n'est pas chez les pédés. Tu as une idée des toiles peintes et des chansons de Luis Mariano qui trament l'univers de Moonfleet au plus profond de lui-même. Je sais juste que le cinéphile de Moonfleet a les cheveux verts, les cheveux flous. On n'est pas chez Losey en 1948. On est en 1955, l'année par excellence, celle où tout commence ("Hitchcock présente"), avant que tout ne finisse quelques mois plus tard avec le désastre Presley, la gangstérisation Sinatra, et bientôt John Wayne en travelo postcinéma dans Rio bravo. Dans Moonfleet, le petit John Mohune est-il offert en holocauste, oui ou non? Non. L'enfant sacrifié, c'est celui de Derrière le miroir (Ray, 1956). Le père de Moonfleet est quand même un salaud, non? Stewart Granger? Qu'est-ce qui te fait dire que c'est le père? L'enfant aime son père, non? Non." (15 octobre 2004)

"... C'est bien Lang qui a filmé les ébats amoureux d'un jeune garçon aux allures de fille (Jon Whiteley) et d'un père de substitution trop charmant pour être honnête (Stewart Granger). On vous dira que ce n'est pas vrai, que Moonfleet est juste un film d'aventures stevensonien, un Maître de Ballantrae langien. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas le plus important..." (21 février 2006)

"Ce film n'est pas seulement une étape au pays de la cinéphilie. C'est plus que ça, beaucoup plus. C'est de là qu'on part pour ne plus revenir. Celui qui n'en revient pas reste en exil, en état d'enfance, en état d'émerveillement. Celui qui en revient n'est plus le même. Il a en trop vu pour coïncider de nouveau avec ce qu'il a été. Il décolle peu à peu de lui-même et les passants imprudents découvrent des morceaux de lui jetés au vent, des fragments de peau de cinéphile qui viennent s'accrocher à la lune comme autant de mots d'amours perdus. Il s'agit de dire ici comme on peut, avec les pauvres mots dont on dispose, de quoi le cinéma est fait, et de quoi il se défait. Il se défait comme il peut, le cinéma. En 1955, il était déjà foutu. Explosé, bousillé, brisé. Ce n'est pas un hasard si cette année-là Hitchcock passe à la télé avec ses miniatures indestructibles en noir et blanc. Le minimalisme télé hitchcockien emporte tout sur son passage, même le somptueux Cinémascope que Fritz Lang invente pour Moonfleet. Qu'est-ce qu'il disait, Lang, du Scope? Vous avez oublié, c'est ça? "Le Cinémascope, c'est bon pour filmer les serpents. Les enterrements, à la rigueur." Lang savait que Moonfleet enterrait Moonfleet. Il savait que cette leçon de cinéma était une leçon perdue. Il savait que l'exercice n'était profitable que pour celui qui voudrait bien l'oublier. Oui, c'est ça. Oublier l'exercice, oublier la douleur, oublier le cinéma. Et basta." (14 août 2006)
"Revenir à Moonfleet. Encore? Oui, encore. Pour le cinéma au présent? C'est ça, le cinéma au présent. Le cinéma de plein fouet? C'est ça. Le cinéma de plein jour? Oui. Et encore? Encore encore. Rio Bravo aussi? Bien sûr. Pourquoi? Parce que c'est Rio bravo qui structure Moonfleet. Mais comment Rio bravo qui est sorti en 1959, peut-il structurer Moonfleet, qu'on a vu dès 1955? Tu ne vas pas me dire qu'il s'agit de postcritique ou alors de postcinéma? C'est pire. Le cinéma commence par la fin. La fin, quelle fin? La fin, c'est tout. On doit regarder en arrière, alors? Oui. C'est le travestissement ultime de Rio bravo qui éclaire le travestissement précoce de Moonfleet. Perruques et minstrel shows, c'est ça? Oui, c'est ça..." (15 août 2006)
"... Rio bravo aide à comprendre que Moonfleet est au cœur de Moonfleet. L'initiation, la terreur, le sadisme. Le sadisme est au cœur de Moonfleet comme un travesti poudré et emperruqué. Ah bon? Bien sûr. Stewart Granger, c'est Daney, alors? C'est le contraire, c'est Daney qui joue à Stewart Granger. Et l'enfant? L'enfant, c'est Louis. Louis? Oui, l'enfant c'est Louis, c'est toujours Louis. Au bout du compte? Oui. Au bout du rouleau? Oui. Le rouleau compresseur? Oui. Et Moonfleet? Moonfleet, c'est le rouleau. Tu es sûr? Ah oui..." (21 août 2006)
"... Il s’agit d’initiation dans Rio bravo comme dans Moonfleet. L'initiation, c'est quoi? C'est apprendre. Apprendre quoi? Apprendre à apprendre. C'est bien alors? Que ce soit bien n'a rien à y voir. Que faut-il voir alors? Que c'est la même chose. Quelle même chose? Une leçon de cinéphilie, une leçon de Rio bravo. C'est quoi une leçon de Rio bravo? C'est ça, c'est Moonfleet. Comment Moonfleet (1955) peut-il être une leçon de Rio bravo (1959)? C'est comme ça. Comment "comme ça"? Comme le dernier Skorecki, Cinéphiles 3 (les ruses de Frédéric). C'est son dernier film? Oui. C'est une leçon de Rio bravo? Oui. Il n'y a que des leçons de Rio bravo. Il ne s'agit pas de date mais de contenu. Ah bon? Oui, c'est la leçon à l'enfant. La terreur? Oui. Le sadisme? Oui..." (25 août 2006)

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