samedi 8 décembre 2007

La nature des choses

"Dans Ceux de chez nous - le passage tourné à Giverny chez Monet - il y a un panoramique stupéfiant de droite à gauche, qui parcourt le jardin, une pluie de saules, d’herbes, de feuilles agitées par le vent avant que le plan ne s’arrête sur Monet tout petit et de dos, peignant à l’abri de trois ombrelles: ces feuilles ou ces herbes ont quelque chose de sombre, un excédent d’ombre qui tient peut-être au tirage ou à la sensibilité de la pellicule à l’époque (1914): on dirait que d’un côté ce plan est extrait d’une menace latente qui est ce noir d’où surgissent les arbres, et que le plan en retire un effet supplémentaire de conservation, une puissance résurrectionnelle accentuée, mais aussi l’agitation des feuilles a quelque chose de si puissant qu’on a le sentiment de littéralement voir le vent, sentiment proche d’une hallucination renforcée par ce clignotement presque impalpable, cette lueur de lumière qui se reflète fugitivement sur les feuilles, quelque chose d’argenté et qui figure le vent: tout se passe comme si c’était la lumière reflétée qui contribuait à cette impression de voir le vent, de voir une puissance qui n’est accessible que par une visibilité seconde et comme par ricochet. Cette espèce d’animation répétable, à quoi les contemporains furent sensibles, c’est bien sûr l’inauguration d’une faculté de doubler le monde visible, et avec quoi le temps n’a plus tout à fait la même signification: ce qui frappa immédiatement, c’est évidemment la puissance de conservation, d’embaumement, ce que Bazin appellera plus tard le complexe de la momie, que des proches, par exemple, deviennent ainsi dotés d’une durée qui les excède, d’une durée seconde qui n’est plus la leur et dans laquelle pourtant ils ne cessent de pouvoir revenir, inaltérables en un sens, et donc non seulement conservés mais métamorphosés par ce temps nouveau qui les affranchit de la contingence temporelle.
C’est plutôt maintenant l’inverse qui me paraît frappant, qu’un temps quelconque ne puisse plus tout à fait cesser, c’est-à-dire qu’il ne puisse plus tout à fait s’achever: une ère du temps archivé a commencé, dans laquelle nous vivons, et qui ne peut plus connaître la paix révolue d’une époque disparue; cela, le cinéma l’a donné autrement que la photographie, et tient à la durée, à la conserve du temps. Il est surprenant que 1895 soit à la fois la date officielle de la naissance du cinématographe et celle des premières radiographies, découvertes grâce aux rayons de Röntgen qui impressionnent une plaque photographique, en traversant les corps: on dirait qu’à la visibilité reproductible de ce que nous voyons, est venue simultanément s’ajouter celle de ce qui ne peut se voir directement, d’un vivant par exemple, voir le squelette. Il me semble que ce hasard d’une conjonction historique de dates autorise une sorte de rêverie commune où la radiographie fait lever par association pour les images cinématographiques une faculté de saisir l’irradiation du temps, une espèce de propriété mécanique qui sont non seulement les indices visibles de la datation, costumes, objets, etc., mais plus encore ceux d’un bombardement invisible du temps sur les corps, sur la nature, et qu’il y a une faculté virtuelle du cinéma, qui lui a été donnée à lui seul comme la conséquence de ce que Jean Epstein appelait "l’intelligence d’une machine", et qui peut-être serait mieux nommé comme l’idiotie de cette machine, au sens où "idiotes" veut aussi dire la particularité unique, la singularité." (Philippe Arnaud, intervention au colloque "Seul le cinéma", Cinémathèque de Toulouse, 9 novembre 1993)
.
(1) Premier film de Sacha Guitry (1915).

Aucun commentaire: