mercredi 12 décembre 2007

La nature des choses (4)

"Je pourrais prendre un autre exemple dans la Bête humaine, où le crime des Roubaud, Fernand Ledoux et Simone Simon, n’est pas montré, puisque quand ils entrent dans le compartiment où Grandmorin voyage solitaire, la seule chose que nous voyons c’est Roubaud tirant les trois rideaux qui permettent d’isoler la scène d’une vision depuis le couloir du wagon, et que le plan dure au-delà de sa seule valeur informative, pour devenir sur l’écran le linge tendu d’un recueil de l’idée que nous nous faisons de ce crime, puisqu’il n’y a aucun doute sur la raison de leur entrée dans ce wagon, et que nous avons vu le couteau dans la main de Roubaud. Dans le fracas sonore du train en marche et la frontalité fixe de cette durée, rien que les trois rideaux tirés où il n’y a rien à voir, et ce compartiment où la caméra n’entrera plus tard qu’après le meurtre accompli au premier arrêt du train, c’est bien l’image intime du crime pour chaque spectateur que ce procédé délibérément convoque. Et plus loin dans le film, quand Gabin et Simone Simon sont devenus amants et qu’il la questionne sur ce qu’elle a ressenti au moment du crime, et qu’elle répond que jamais elle n’a autant vécu que dans cette minute-là, dans le désarroi égaré de Gabin qui s’effondre sur le lit puisqu’en un sens il vient d’obtenir la réponse qu’il redoutait d’entendre, c’est cette image déjà absente du crime qui se trouve reconvoquée, l’image jamais devenue image dans ce film, l’image qu’il nous faut poser et qui est le tatouage extrait par ce dispositif, et comme l’ombilic de ses limbes.
Il me semble que cela fait trois types d’images propres au cinéma, la première qui figure l’invisibilité dans le monde visible, vent ou lumière, la seconde qui accorde l’idée ou la possession intime d’une personne, sa propre image fondatrice qu’aucun procédé de figuration sauf grossièrement didactique ne permettrait d’actualiser, la troisième, à l’inverse, qui nous somme d’extraire de nous-mêmes une image de nature équivalente, intime et primordiale, dont nous sommes le lieu.
Aussi arbitraire et limité que soit ce classement, il me semble qu’il touche à une sorte d’ontologie, qui peut se résumer ainsi: c’est l’art de l’incarnation, où toute image est la chair de quelque chose, à laquelle je n’ajouterai que cette constatation empirique, que dans le goût pour le cinéma, il entre toujours un peu de cette force positive paradoxale où la suspension du monde réel qui est une des conditions de sa réception est aussi celle, non de sa restitution, mais de son existence continuée, c’est-à-dire d’une énigme qui un jour deviendrait claire." (Philippe Arnaud)

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